Un sac de billes

France (1975)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Fiction

Synopsis

Un beau matin de 1941, les Juifs reçoivent l’ordre de porter une étoile jaune. Ce qui n’empêche pas Joseph d’échanger la sienne avec un camarade, inconscient, contre un sac de billes. Afin d’assurer la sécurité de leurs enfants, les Joffo décident de faire traverser à leurs aînés, puis aux cadets, la ligne de démarcation. Grâce à une combine qui lui rapporte même de l’argent, Maurice parvient à faire passer des Juifs en zone libre. Puis, avec Joseph, il retrouve ses frères à Menton. Bientôt, leurs parents, qui ont abandonné leur salon de coiffure, viennent les rejoindre. Les nuages s’amoncellent vite : les Italiens s’en sont allés, les Allemands les ont remplacés. Les persécutions recommencent. Maurice et Joseph, eux, font partie du camp « Moisson Nouvelle ». Arrêtés un jour, ils sont reconnus comme Juifs malgré leurs énergiques protestations. Il faut que Maurice, ayant laissé son frère en otage, apporte des certificats de baptême pour que les Allemands les libèrent. A peine délivrés, les deux enfants apprennent l’arrestation de leur père. Maurice devient alors garçon de café, Joseph entre chez un libraire-collaborateur dont il courtise timidement la fillette. Premier amour, premier chagrin : la défaite allemande sépare les petits amoureux. A la Libération, Maurice et Joseph se retrouvent devant le salon de coiffure familial. Tous posent devant l’appareil de photo. Tous, sauf le père, mort dans un camp de concentration.

Générique

Réalisation : Jacques Doillon
Scénario : Jacques Doillon, Denis Ferraris d’après le livre de Joseph Joffo
Image : Yves Lafaye
Musique : Philippe Sarde
Son : Michel Faure
Montage : Noëlle Boisson
Décors : Christian Lamarque
Production : Renn Productions, Les Films Christian Fechner, AMLF
Producteur : Pierre Grunstein

Distribution : AMLF

Sortie en France : 10 décembre 1975

Couleurs

Durée : 1h45
Interprétation
Paul-Eric Schulmann / Maurice
Richard Constantini / Joseph
Joseph Goldenberg / Le père
Reine Bartève / La mère
Michel Robin / Mancelier
Dominique Davros / Françoise
Hubert Drac
Marc Eyraud
Gilles Laurent

Autour du film

Ce film de Jacques Doillon, qui prend pour fond le roman autobiographique de Joseph Joffo, occupe une place de choix dans l’oeuvre de ce réalisateur puisqu’il rappelle lui-même que ce long métrage de commande a été le déclencheur de sa carrière qu’il a consacrée, en majeure partie, au monde de l’enfance et de l’adolescence. C’est avec beaucoup de perspicacité qu’il a su offrir aux deux jeunes comédiens, sur les épaules desquels l’histoire repose, la possibilité d’interpréter avec le plus grand naturel leur rôle. Ainsi, le pari de laisser libre cours à la spontanéité du jeune Joseph (Richard Constantini), âgé d’une dizaine d’années, et de son frère Maurice (Paul-Eric Schulmann), à peine plus vieux, confère au film un grand réalisme qui renforce  toute l’authenticité de leur histoire. L’absence de dialogues écrits et appris scrupuleusement contribue donc à nous plonger efficacement dans cette période tourmentée. Comme un pied de nez à leurs actions dictées par le contexte historique de 1941-1944, on savoure alors d’autant plus cette liberté d’interprétation.

Ainsi, l’aventure de Joseph et de Maurice sur les routes de France témoigne de cette force de l’enfance à savourer pleinement la vie. Bien que devant faire face à tous les dangers qui se dressent sur l’itinéraire de leur fuite vers Menton, les deux enfants continuent de vivre, de grandir, de découvrir les émois liés à leur âge, de s’amuser. Pourtant conscients du péril de leur vie, les stratégies pour éviter les patrouilles SS, celles pour déjouer les interrogatoires relèvent du jeu d’enfant. Cette aventure, qui nous fait savourer leur sensibilité, leur fraîcheur, nous fait partager leurs émotions et nous prendre d’affection pour ces deux jeunes enjoués. Dans cette lutte acharnée pour survivre, c’est donc avec une grande justesse de ton que les rapports d’affection et de rivalité entre frères sont abordés. Mais ce n’est pas non plus sans traverser des moments d’angoisse car, à chaque instant, tout peut basculer, s’aggraver. Dès lors, et grâce au talent de Jacques Doillon, on s’inquiète de leur devenir jusqu’à la fin.

En effet, le choix du réalisateur de saisir une attitude, un regard, une réaction renforce le caractère léger et cruel à la fois de ces vies aux prises avec une sombre époque. Pour rajouter au contraste et servir le témoignage, il n’hésite pas à doter ces deux garçons d’une belle humanité dont leurs adversaires, eux, sont totalement dépourvus. A la fraîcheur de l’enfance répond donc cette toile de fond historique tragique qui met l’accent sur la persécution des Juifs. Vous l’aurez compris, véritable témoignage d’un vécu, ce film se veut à la fois fort, émouvant et merveilleux.

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Dieu, soit loué ! Jacques Doillon ne s’est pas laissé prendre au piège du succès, et des propositions flatteuses. On retrouve intactes les qualités qui nous avaient ravis dans Les doigts dans la tête : la fraîcheur, la spontanéité, l’authenticité, la gravité discrète. En passant de sa pochade à l’adaptation romanesque, Doillon est resté fidèle à luimême, à la forme de cinéma qui correspond à son regard et à ses goûts. Il n’a pas essayé de plaire en s’appropriant des recettes éprouvées. Il ne s’est pas perdu dans le maquis d’un pseudo réalisme historique. Simplement, il est entré dans la vie, dans la peine et dans les jeux de deux enfants. Et il a su exprimer, avec ses moyens propres, la complicité et l’amitié qui l’unissaient à ses personnages.

C’est une belle histoire que raconte le roman autobiographique de Joseph Joffo, Un sac de billes. Mais pour un cinéaste – surtout pour un cinéaste sans grande expérience, cette histoire présentait des dangers. Un rien de complaisance pouvait faire verser dans le mélodrame larmoyant ou rocambolesque l’équipée de ces deux petits Juifs – Joseph a dix ans, Maurice en a douze – qui, de Paris à Menton et à Nice, se trouvent livrés, le plus souvent seuls, aux malheurs de l’occupation. Doillon a échappé aux traquenards du sujet de la même manière que ses jeunes héros échappent aux griffes des Allemands. Il n’a pas gommé l’émotion, mais il l’a teintée de gaieté ; il n’a pas escamoté l’aventure mais il l’a transformée en partie de gendarmes et de voleurs ; il n’a pas dissimulé les aspects les plus terrifiants du drame, mais il a mêlé à ce drame des épisodes d’insouciance et presque de bonheur. Joseph et Maurice sont deux victimes d’une époque atroce, mais ce sont également deux garçons malins comme des singes, qui apprennent vite à s’adapter aux circonstances.

Doillon fragmente son récit en courtes scènes qu’iI coupe net dès qu’iI atteint un certain seuil de sensibilité. D’ellipses en raccourcis, il évoque ainsi la peur, la honte, la rage, l’espoir, ou bien encore – deux plans fulgurants, admirables – la joie de découvrir la mer, Joseph échange son étoile jaune contre un sac de billes. Maurice, pour 40 sous, obtient le droit de caresser la poitrine d’une putain. Ensemble, ils volent des poules, traient des vaches, participent à une fête de patronage en l’honneur de la Révolution nationale, tiennent tête à la Gestapo.

Les petits Richard Constantini et Paul- Eric Schulmann sont merveilleux d’innocence et de roublardise. Le contraire de ces chiens savants que sont souvent les enfants à l’écran. Improvisent-ils leur dialogue ? Non, sans doute. Mais ils en donnent l’impression. Parfois ils bafouillent, s’emberlificotent dans les mots, et l’on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent. (…)

Ne manquez pas Un sac de billes. Ce film va droit au coeur.

Jean de Baroncelli / Le Monde 12/12/1975