Chang

États-Unis (1927)

Genre : Aventure

Écriture cinématographique : Documentaire

École et cinéma 2004-2005

Synopsis

Au Nord-est du royaume de Siam, dans une petite maison sur pilotis au cœur de la jungle vivent Kru, Chantui et leurs trois enfants : Nah, Ladah, un bébé — sans oublier le singe Bimbo. Leur bonheur est cependant précaire. Leurs animaux domestiques sont protégés des prédateurs par un enclos, qu’une panthère réussit à franchir. De plus, le buffle de Kru est attaqué par un tigre.

Kru se rend donc dans son ancien village pour réclamer de l’aide afin de traquer les félins. Après avoir placé une série de pièges, les hommes abattent tigres et panthères.

La paix est enfin retrouvée. Durant plusieurs mois, Kru laboure une petite parcelle de terrain arrachée à la jungle, qui doit fournir le riz pour nourrir la famille toute l’année. Mais, la veille de la récolte, le champ a été piétiné. Kru découvre des traces de  » Chang  » (l’éléphant). Il construit une chausse-trappe géante pour le capturer. Le lendemain, avec l’aide de quelques villageois, il extrait de la fosse un éléphanteau pris au piège. Kru décide de dresser l’éléphant, afin de le faire travailler quand il sera grand. Mais, soudain, la mère de l’éléphanteau surgit pour libérer son petit. Kru et sa famille ont juste le temps de fuir avant que l’éléphante ne détruise complètement la petite maison sur pilotis.

La famille traverse la jungle — rejointe par Bimbo qui avait été oublié dans la maison — et trouve refuge au village.

Kru prétend avoir aperçu dans sa course à travers la jungle des traces du Grand Troupeau d’éléphants mais les anciens du village ne le croient guère.A ce moment, surgit le Grand Troupeau, qui dévaste entièrement le village. Les villageois construisent un krall, un vaste piège aux parois de bois très solides, destiné à piéger les éléphants. Des jours et des nuits durant, les hommes dirigent les éléphants vers le krall. Les bêtes finissent par être piégées. Les éléphants vont être domestiqués pour aider les villageois. Kru repart alors avec sa famille — et un éléphant — dans la jungle, où il commence à bâtir une nouvelle maison.

Générique

Titre original : Chang A Drama of the Wilderness
Réalisation et scénario : Merian C. Cooper et Ernest B. Schœdsack
Image : Ernest B. Schoedsack
Titres : Achmed Abdullah
Musique interprétée par Fong Naam
Production : Paramount Famous Players – Lasky Corp
Restauration : Milestone Film & Video
Montage : non crédité au générique
Distribution : Les Films du Paradoxe
Première mondiale : 27 avril 1927
Interprétation
le pionnier/ Kru
son épouse/ Chantui
le fils/ Nah
la fille/ Ladah
Le singe Bimbo et  » 500 chasseurs indigènes, 400 éléphants, tigres, léopards et autres habitants de la jungle « 
70 minutes, noir et blanc, muet

Autour du film

Les noms de Merian Cooper et Ernest Schoedsack restent attachés à deux grands films fantastiques et exotiques à la fois, Les Chasses du comte Zaroff et surtout King Kong qui recréaient en studio d’effrayantes jungles que foulaient pour leur malheur des explorateurs apprentis sorciers (King Kong) ou des naufragés bien involontaires (Zaroff).

Or, une quinzaine d’années avant de se replier sur les studios, Cooper et Schoedsack furent eux-mêmes d’authentiques explorateurs qui n’hésitèrent pas à se déplacer aux confins du royaume du Siam pour filmer les travaux et les jours d’une petite famille vivant loin du village, au plus profond de la forêt.

Les cinéastes savent se faire oublier pour montrer les plaisirs de l’existence presque idéale, presque utopique (où se situe excatement la maison de la petite famille ?), presque autarcique de la petite famille qui a choisi de délaisser les conforts du village et du groupe pour les aléas de la vie de pionnier.

Chang est alors le récit d’une expérience presque rousseauiste de vie à l’écart, équilibrée entre les plaisirs et les tâches. Dans la parcelle arrachée à la jungle, tout semble n’être que bonheur, plaisir de l’instant et des sens. Cependant, comme Cooper et Schoedsack sont aussi des chasseurs émérites, cette chronique idyllique se double d’un suspense toujours renouvellé, car la petite famille est constamment menacée par les multiples dangers de la jungle. A voir les terribles séquences de chasse du film, à mesurer aussi les périls qu’ont fait courir les cinéastes à leurs acteurs non professionnels.

On comprendra que Chang fascine avant tout pour le plaisir trouble que semblent éprouver ces cinéastes qui manient la caméra comme un fusil de chasse.

Pistes de travail

Avec des enfants, il peut être utile de travailler les aspects suivants :

  • le film de la jungle
    En filmant la jungle en 1927, Cooper et Schoedsack ont vraisemblablement en mémoire Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling paru en 1896. On pourra par exemple s’intéresser à la manière dont sont évoqués les animaux dans le livre ou le film.
    Ainsi le singe, animal familier et presque humain chez les cinéastes est au contraire chez Kipling un  » peuple interdit « .
    L’ours Baloo considère que les singes  » n’ont pas de loi, ils n’ont pas de patrie, ils n’ont pas de langage à eux. « 
    En ce qui concerne les éléphants, on trouve en revanche une préfiguration du krall dans le chapitre  » Toomai des éléphants « , où Kipling décrit une capture d’éléphants menée de manière similaire à celle du film.
  • Le bestiaire
    Voulant certainement s’attacher un public d’enfants pour leur film, Cooper et Schoedsack transforment parfois le film en piste de cirque ou en cage de zoo. Un des charmes du film est de dresser des listes d’animaux de la jungle. On pourra notamment étudier la manière dont les cinéastes sacrifient parfois à une tentation d’anthropomorphisme (pour le singe Bimbo ou la famille ours notamment).
  • Le paradis
    En comparant Chang à des films qui lui sont contemporains (Nanouk ou Tabou), on peut voir comment les films d’exploration s’attachent fréquemment à une famille ou un couple vivant dans une nature vierge, l’harmonie de l’homme et de la nature évoquant alors le mirage d’un paradis perdu.
  • Le montage
    En s’appuyant sur le texte de Bazin  » Montage interdit  » (dans Qu’est-ce que le cinéma ?)et en rapprochant les scènes de chasse de Chang de celle de Nanouk l’esquimau, on pourra voir comment les cinéastes créent une tension dramatique en montrant dans le même cadre le chasseur et sa proie… et en mettant leurs acteurs en danger.

    Mise à jour: 16-06-04

  • Expériences

    Chang est le second film de Cooper et Schoedsack qui soit parvenu jusqu’à nous. Leurs premiers films sont perdus, mais Grass (1925) qui filme la transhumance des tribus bakhtiari en Perse se rapproche de Chang autant par l’approche documentaire que par les conditions extrêmes du tournage.
    Dans l’oeuvre de Cooper et Schoedsack, Chang est surtout le film qui précède et préfigure à la fois le repli du film exotique vers les studios, comme semble l’annoncer le rideau de théâtre sur lequel s’inscrit le générique. Les deux autres films importants de Cooper et Schoedsack (Cooper en réalité a seulement produit Zaroff) restent des classiques du film d’aventure.
    En 1932 The most dangerous game (Les Chasses du comte Zaroff) présente des naufragés contraints par l’inquiétant habitant d’une île déserte à être les proies d’une redoutable chasse à l’homme. On peut y voir l’écho des scènes de chasse et l’aboutissement des pulsions sadiques latentes dans Chang.
    En 1933, pour King Kong, les cinéastes se souviennent sûrement de la dernière séquence de Chang quand ils imaginent la vaste muraille qui sépare le village de la jungle où vit la bête. La fureur du monstre dans les rues de New York évoque aussi la force de la jungle dressée face à l’homme. Mais, si dans Chang la violence est vaincue par la raison humaine, en 1933 dans King Kong seul l’amour peut soumettre la sauvagerie.

    Place dans le courant

    Le tournage de Chang est à l’image du film : risque, danger et aventure en sont les ressorts principaux. Voulant tourner un  » mélodrame mettant en scène l’homme, la jungle et les bêtes sauvages « , Cooper et Schoedsack se dirigent de Bangkok jusqu’à la région reculée des Nan, qu’ils atteignent en canoë. Dans la communauté la plus isolée, des missionnaires leur apprennent que les fauves ont massacré quatre cents indigènes en l’espace de cinq ans : ce sera le lieu du tournage.

    La séquence de la chasse est emblématique de l’inventivité des réalisateurs de films d’exploration dès lors qu’ils refusent de faire usage des effets spéciaux (que nos deux cinéastes emploieront avec génie pour King Kong). En effet, Schoedsack, s’était placé au sommet d’une plate-forme de treize pieds, ayant lu que le bond du tigre ne dépassait jamais onze pieds. Le tigre que nous apercevons dans le film a été rabattu vers la plate-forme par Cooper et a ensuite fait, de manière exceptionnelle, un bond de douze pieds et demi. Le félin colle ainsi sa gueule contre l’objectif, pendant que Schoedsack maintient la mise au point sur l’animal.

    Loin d’Hollywood, loin des studios qu’ils rejoindront par la suite, les deux cinéastes prennent les mêmes dangers que les habitants de la région des Nan, les mêmes risques que leurs acteurs, ce qui leur permet de filmer leur fiction avec sincérité et justesse.

    Commentaires