Trafic

France, Pays-Bas (1971)

Genre : Burlesque

Écriture cinématographique : Fiction

Archives lycéens, Lycéens et apprentis au cinéma 2004-2005

Synopsis

Monsieur Hulot, dessinateur d’un camping car expérimental, l’accompagne en camion sur les autoroutes de France et de Belgique en direction du salon de l’automobile d’Amsterdam, où son modèle révolutionnaire doit être exposé. Mais entre la panne, la fouille à la douane et l’accident, la route est longue et semée d’embûches, qui mettent en péril la réussite commerciale de l’opération.

Distribution

Monsieur Hulot : le distrait

Le générique s’ouvre sur une mention surprenante :  » Monsieur Hulot dans Trafic « . C’est dire à quel point le personnage est recentré par le film, lui qui était noyé, disséminé, dissous dans la foule des sosies dans Playtime, ce qui, pour beaucoup, expliquait l’échec du film le plus ambitieux de Tati. Trafic donne donc quelques gages de normalisation aux producteurs, distributeurs et spectateurs. Cette fois, vous verrez bien monsieur Hulot. Le mime Tati (63 ans) ne s’effacera pas entièrement au profit de Tati metteur en scène. On retrouvera donc ses qualités d’expression gestuelles, aussi bien dans la scène de l’accident de voitures que dans celle des acrobaties nocturnes sur la maison couverte de lierre. Mais cette normalisation vaut également pour le personnage et non seulement pour son interprète. Après les échecs répétés de son intégration dans le monde du travail dans Mon oncle et Playtime, Trafic s’ouvre, non sans surprise, sur Hulot au bureau. Mais tout le scénario de Trafic se résume dans son geste dévié de dessinateur de voitures, qui trace à main levée une ligne parfaitement droite (comique à contretemps de la forme idéale) avant de zigzaguer, apeuré par une entrée impromptue. Déjà se dessinent les autoroutes interminables, aux tracés abstraits et les pauses et détours, qui sont autant d’invitations fortuites au partage et à la convivialité.

Marcel, le chauffeur : le bon bougre

La sympathie de Tati pour les personnages populaires (la commère de Jour de fête, les marchands de Mon oncle, le vieux portier de Playtime…) se manifeste dans le traitement de Marcel, le conducteur du camion, qui incarne une forme de sagesse. Ne supporte-t-il pas les épreuves que le trajet lui inflige avec une bonhomie inaltérable, qui contraste naturellement avec l’excitation du patron et de sa  » public relation  » ?

La chargée des relations publiques d’Altra : la mouche du coche

Drôle d’héroïne, au départ franchement insupportable, puis au parcours inattendu. Elle est d’abord une simple silhouette, une caricature de femme, hystérique et obsédée par son apparence, capable de changer maintes fois de vêtements par jour, tournoyant en permanence autour des hommes et leur voiture pour leur demander des comptes. Tati n’a pas choisi pour rien de confier le rôle à un mannequin, Maria Kimberley (qui sera d’ailleurs très critique sur la superficialité de son personnage). Pourtant, même si elle est encore moins incarnée que les autres jeunes femmes dont Monsieur Hulot s’éprend en douceur dans les films précédents (Martine dans Les Vacances, Barbara dans Playtime), elle partage avec elles une forme d’évanescence et d’étrangeté au monde, qui la prédispose à se découvrir in fine quelques affinités avec notre héros (comme le père dans Mon oncle découvre in extremis et par hasard le bonheur de prendre son enfant par la main). Le départ bras dessus-bras dessous du couple potentiel uni par le parapluie qui les protège n’est -il pas (avec la danse des Vacances et la main sur l’épaule de Playtime) le geste le plus osé que s’autorise Tati dans toute la série Hulot ?

Générique

Réalisation : Jacques Tati
Scénario : Jacques Tati, avec la collaboration artistique de Jacques Lagrange et la participation de Bert Haanstra
Assistants réalisateurs : Marie-France Siegler, Roberto Giandalia, Alain Fayner
Image : Edward Van den Enden, Marcel Weiss
Prise de vue : Paul Rodier, Anton Van Munster
Décors : Adrien de Rooy
Musique : Charles Dumont
Montage : Maurice Laumain, Sophie Tatischeff
Son : Ed Pelster, Alain Curvelier
Production : Films Corona, Films Gébé, Selenia Cinematografica, avec Georges Laurent, Wim Lindner
Distribution : Les Films de Mon oncle
Couleurs
Format : 1/85
Durée : 1 h 32.
Interprétation
Monsieur Hulot / Jacques Tati
La chargée des relations publiques d’Altra / Maria Kimberley
Le chauffeur du camion / Marcel Fraval
Le garagiste / Tony Knepper
Le directeur d’Altra / Honoré Bostel
Le vendeur d’Altra / François Maisongrosse
Franco Ressel, Mario Zanuelli…

Autour du film

Un film hybride

Trafic est un film étrange et déconcertant, parfois exceptionnel, parfois un peu agaçant. Il semble né du désir de Tati de reprendre au plus vite le cinéma après l’échec (relatif, mais cinglant sur le plan financier) de Playtime, Hulot tête en bas après l’escalade de la façade cernée de lierre figurait dans celui de Mon oncle… Aujourd’hui, Trafic donne à la fois l’impression d’être un film un peu naïf et daté (pour cause d’ambiance et de costumes post-soixante-huitards notamment), mais aussi de résonner de nouveau avec des préoccupations contemporaines pour infléchir la mondialisation capitaliste. Le film en effet promeut le temps des loisirs et le goût de la flânerie plus ou moins volontaire. De ce point de vue, son récit fait figure de critique de la doctrine productiviste entonnée, déjà, par François le facteur dans Jour de fête en 1947 :  » rapidité, efficacité « . La voiture créée par Hulot, avec ses gadgets franchouillards plus ou moins performants, ne roulera jamais et sera acheminée en retard au salon de l’automobile d’Amsterdam. Son parcours encombré ressemble alors à celui du facteur, supposé délivrer des messages (et non une marchandise) en un temps record et incapable de les acheminer correctement, à l’image de la lettre mangée par « la biquette ».

Trafic a suscité peu d’écrits jusqu’à présent. Outre les points de vue de Pierre Baudry (« Sur le réalisme » : Trafic, Les Cahiers du cinéma, n°231, août 1971) et de Bernard Cohn (Trafic, Positif, n°131, octobre 1971), signalons tout de même celui, très singulier de l’auteur du Mépris, Alberto Moravia, grand tatiphile :  » Nous pourrions dire, écrit-il, que, placé face au phénomène terrifiant de la technologie, Tati se révèle fondamentalement optimiste et plein d’espoir. L’idéal de la vie quotidienne que Tati préfère et sur lequel est modélé son échelle de valeurs est manifestement celui du petit-bourgeois français, ancien paysan, resté fidèle à des traditions et à des atavismes de type agraire et suburbain. Mais la vie quotidienne aujourd’hui est de plus en plus bouleversée par la révolution technologique. Eh bien, l’optimisme presque incroyable de Tati consiste dans sa conviction que le petit-bourgeois, l’ancien paysan, le banlieusard avec son pavillon et son petit potager, sera finalement plus fort que la technologie. Si fort qu’il la transformera, qu’il la modifiera selon son goût et sa vision du monde. (…) Or cette voiture est un bon exemple de la victoire de l’esprit petit-bourgeois et ancien paysan sur la technologie. Munie d’innombrables  » gadgets  » (douche, lit, tablette, tabourets, four, gril, rasoir électrique), la voiture est une véritable pantoufle ambulante. Tati en rit, mais il paraît l’approuver aussi en partie.
Alberto Moravia, L’automobiliste à visage humain, dans 30 ans de cinéma, de Rosselini à Greenaway, Flammarion, 1990, p. 166-167.

Pistes de travail

Extra-territorialité

Quand on considère la place de Trafic dans l’oeuvre de Tati, on peut remarquer que son oeuvre part d’un village rural (Sainte-Sévère sur Indre) supposé être situé au coeur intemporel de la France, avant d’explorer les espaces des vacances puis des grandes villes (à l’ancienne, mais surtout modernes, dans Mon oncle et Playtime). Mais après avoir mis en scène une mégalopole (Paris dans Playtime) à l’identité nationale en voie de disparition, Tati s’expatrie en prenant la route de la Belgique et de la Hollande. Ouverte sur un cercle (la place du village, le manège, le terroir), l’oeuvre de Tati se poursuit par une grande ligne droite (qui s’incurve) pour préfigurer, disent certains, la construction européenne, puisque le film met en oeuvre la (difficile) levée des frontières et l’amitié entre les peuples, par-delà la diversité des langues.

« Le Meuh de la vache »

Dans Trafic, une vache  » de carte postale ou d’album à colorier pour les enfants  » (Michel Chion, Le Son au cinéma), meugle au moment où le chauffeur quitte la grange où il a passé la nuit. A bien écouter la bande-son, il apparaît que cette vache discute : elle souhaite la bienvenue aux nouveaux arrivants dans une langue extra-terrestre (comme la télévision donne à vois des espaces extra-terrestres) enfin commune à tous. Car son meuglement répond par mimétisme au grincement de la porte que pousse, à son réveil, le chauffeur. Et celui-ci ne tarde pas à émettre un bruit semblable aux deux précédents, en bâillant et en s’étirant, comme pour rendre à l’animal sa politesse. La scène nous donne donc à entendre le dialogue d’une porte de bois, d’une vache hollandaise et d’un chauffeur français, enfin parvenus à dépasser la barrière des langues pour célébrer, par le bruit, l’entente nouvelle de l’homme , de l’animal et de l’objet représentant leur environnement commun. Le travail de Tati rejoint alors les oeuvres écrites par le compositeur Pierre Henry en 1965, intitulées Eveil ou Etirement dans ses propres  » Variations pour une porte et un soupir « .
Jacques Tati. De François le facteur à Monsieur Hulot, Stéphane Goudet, Cahiers du cinéma, 2002, p. 28)

Documentaire/fiction

L’hétérogénéité relative de Trafic tient aussi à son rapport étrange au film documentaire (rapport dont parle fort bien Pierre Baudry dans son texte complexe des Cahiers du cinéma). L’une de ses originalités tient à sa manière de nouer à un burlesque classique et volontiers acrobatique (l’accident de voiture gigantesque) une satire documentaire. Le « genre » documentaire est ainsi présent dans le générique (assemblage de la voiture), dans la scène en caméra cachée de la fouille nasale au feu rouge, comme dans l’alunissage, par exemple ou dans certains plans du salon de l’automobile d’Amsterdam. Or, on peut remarquer que Tati était tenté par le burlesque documentaire (à la manière de Pierre Etaix dans Pays de cocagne ?), puisqu’en 1978, il accepta de filmer à Bastia la préparation de la finale de la coupe d’Europe de football et les réactions des spectateurs dans le stade (rushes dont sa fille, Sophie Tatischeff fit un film, Forza Bastia). Cette forte présence du documentaire dans Trafic est évidemment l’un des moyens d’interroger la place et les modalités de l’observation chez Tati.

Le héros et la foule

La fin du film, reprise du scénario de Playtime, met en scène la disparition de Monsieur Hulot (dans la droite ligne de ce film-ci). Au moment où Hulot s’apprête à quitter la scène en s’engouffrant dans une bouche de métro, une foule compacte le ramène à la surface. Le fait que cette foule soit composée par des hommes dotés des accessoires auxquels nous reconnaissons bien souvent Hulot (parapluie, pantalon court, etc) laisse à penser qu’ils sont en quelque sorte les représentants du public. S’identifiant à Hulot, ils l’empêchent de disparaître définitivement et le ramènent vers sa possible compagne. Comment ne pas voir dans ce retour à la surface contraint la mise en scène par Tati de son incapacité à se débarrasser du personnage-vedette qu’il a inventé.  » Je suis un peu prisonnier de mon personnage  » se plaignait parfois le réalisateur. Ce reflux ne dit rien d’autre. Mais Tati metteur en scène réagit à cette prise d’otage de son personnage par le public, puisqu’aussitôt il substitue à son héros la foule elle-même qui envahit le plan dont la taille s’accroît en zoom arrière. Tel est le point d’aboutissement de la théorie de Tati sur la nécessaire démocratisation du gag : l’avenir est de faire rire de tout un chacun et de renoncer à la tradition burlesque qui élit un comique professionnel (ou deux), seul(s) habilité(s) à faire rire les spectateurs…

Dialogue

10 questions autour du film, qui ouvrent sur différents débats à effectuer en classe
1) Peut-on dire de Monsieur Hulot qu’il est (enfin) intégré à la société dans Trafic ?
2) Quels sont les reproches que Tati semble faire à la voiture ou à la  » société de l’automobile  » ?
3) Que penser du prototype dessiné par Monsieur Hulot ?
4) Analysez la scène des statues de plâtre offertes dans la station-service. Que dit-elle de notre rapport à l’art, au commerce et à l’histoire ?
5) Peut-on dire de Trafic qu’il est un film misogyne ?
6) Que représente la scène de l’accident de voiture et comment fonctionne son comique ?
7) A quoi servent (sur les plans narratif et poétique) les images des premiers pas sur la lune?
8) Peut-on dire de Tati, à partir de ce film seul ou de l’ensemble de sa filmographie, qu’il est hostile au progrès technique ?
9) Quelles sont les valeurs associées au principal détour de la voiture ?
10) Dans quelle mesure la fin du film célèbre-t-elle la revanche de l’humain sur la machine automobile ?

Fiche réalisée par Stéphane Goudet

Expériences

Quatrième volet de la tétralogie Hulot dans l’oeuvre de Jacques Tati (après Les Vacances de Monsieur Hulot, Mon oncle et Playtime), Trafic, très peu diffusé à sa sortie (une seule salle à Paris, sur les Champs-Elysées) est aujourd’hui encore le moins vu et le moins connu des longs métrages fictionnels de l’auteur. Après l’échec commercial retentissant de Playtime (eu égard à son coût), Tati entend de pas trop attendre pour rebondir. Mais il lui est très difficile de trouver de l’argent en France pour produire un nouveau film. C’est donc la Hollande qui lui permettra de poursuivre son oeuvre, dès lors qu’il accepte d’en prendre le chemin le temps d’un film.

Outils

Bibliographie

Jacques Tati, Michel Chion, coll. Auteurs, Cahiers du cinéma, 1987
Jacques Tati, Sa vie et son art, David Bellos, Le Seuil, 2002.
Jacques Tati ou le temps des loisirs, Laura Laufer, éd. de l'If, 2002.
Playtime, François Ede et Stéphane Goudet, Cahiers du cinéma, 2002.
Jacques Tati. De François le facteur à Monsieur Hulot, Stéphane Goudet, Cahiers du cinéma, 2002.

Vidéographie

Playtime. DVD : en édition restaurée, nourrie de multiples bonus, dont une biographie de Tati et une analyse du film, 2003.

Web

Site officiel : Tati Ville

Films

Cinéma, une histoire de plans (Le) de Alain Bergala
Tout communique de Stéphane Goudet
Couleurs de Jour de fête (Les) de Jacques Deschamps