Strada (La)

Italie (1954)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Archives collège, Collège au cinéma 1997-1998

Synopsis

Un peu simple d’esprit, Gelsomina est vendue par sa mère à Zampano, un briseur de chaînes qui se donne en spectacle dans les villages de l’Italie désolée de l’après-guerre. Rustre, parfois violent, Zampano met Gelsomina à son service. Plus douée que lui pour le métier de saltimbanque, elle s’attache à un équilibriste, le Fou, qui comprend sa grande sensibilité. Par la magie de la pensée, le Fou offre à Gelsomina la place qui lui était refusée en ce monde. Elle continue pourtant sa vie avec Zampano, à qui elle voudrait à son tour faire don de la pensée. Mais, dans un accès de violence, Zampano tue le Fou. Gelsomina en mourra de chagrin. Des années plus tard, Zampano repense à elle, comprend l’importance qu’elle avait dans sa vie, et il pleure.

Générique

Titre original : La strada
Réalisation : Federico Fellini
Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli
Dialogues : Tullio Pinelli
Dialogues français : Raymond Queneau
Image : Otello Martelli
Son : A. Calpini
Montage : Léo Catozzo, Lina Caterini
Musique : Nino Rota
Interprétation :
Gelsomina / Giuletta Masina
Zampano / Anthony Quinn
Le Fou / Richard Basehart
Monsieur Giraffa / Aldo Silvani
La veuve / Marcella Rovere
Production : Carlo Ponti, Dino De Laurentiis
Durée : 1h47
Sortie à Paris : 11 mars 1955

Autour du film

Un sacrifice (la mort de Gelsomina), un meurtre (celui du Fou) qui suit une profanation (le vol au couvent), une rédemption (celle de Zampano au dernier plan), La Strada semble un chemin de croix pavé de significations religieuses. A chacune de ces  » stations  » emblématiques, Fellini donne cependant une dimension qui déjoue la fable chrétienne dogmatique et lourde de sens. Ainsi, la mort de Gelsomina n’est pas montrée et disparaît dans une ellipse du récit. La scène où Zampano apprend cette mort en renforce le caractère fantomique : une jeune femme raconte ce que furent les derniers jours de Gelsomina, en suspendant des draps qui deviennent à la fois comme des écrans sur lesquels Zampano peut projeter les images de ce qui lui est révélé, et comme un labyrinthe où la vérité se perd. Une scène dont la logique est affaire de regard, purement cinématographique. Le vol au couvent, dramatisé par les effets visuels et sonores qui suggèrent l’orage, devient de même une scène spectaculaire, à la frontière du cinéma d’effroi. Quant à la mort du Fou, elle est marquée par un sentiment de fatalité non pas spiritualiste, mais matérialiste : le Fou comprend que l’heure de sa mort est arrivée en voyant que sa montre a été cassée dans sa lutte avec Zampano. Enfin, Fellini montre d’abord l’errance finale de Zampano comme celle d’un ivrogne désespéré, et la mer a dans cette scène une valeur sentimentale et romanesque avant tout (elle évoque Gelsomina, qui l’aimait). C’est donc au plus près de ses personnages que se tient Fellini, au cœur d’une condition humaine dont ils ne peuvent nommer ce qui la transcende : Fellini n’exclut pas que ce soit l’amour chrétien, mais il filme la rudesse, la maladresse et la vérité de l’amour tout court.

La Strada est une œuvre qui suppose de la part de son auteur, en plus du génie d’expression, une parfaite connaissance de certains problèmes spirituels et une réflexion sur eux. Ce film traite en effet du sacré, je ne dis pas du religieux ni de la religion. Je parle de ce besoin primitif et spécifique à l’homme qui nous pousse au dépassement, à l’activité métaphysique, tant sous la forme religieuse que maintenant sous la forme artistique, besoin aussi fondamental que celui de durer. Il semble que Federico Fellini sache parfaitement que cet instinct est à la source des religions comme de l’art. Il nous le montre à l’état pur dans Gelsomina. […] Fellini et ses trois interprètes réussissent à nous décrire tant charnellement que mentalement et par le moyen de l’image, l’histoire servant à un tout autre but, des personnages mythiques et vrais. Ces trois héros vivent d’une vie esthétique parfaite. Ils nous arrachent cette émotion grâce à laquelle un personnage de lumière ou de papier prend pour une seconde une fulgurante réalité et demeure en nous.
Dominique Aubier, Cahiers du cinéma n°49, juillet 1955

Pistes de travail

La Strada permet de revisiter l’œuvre de Fellini à travers son univers le plus emblématique : l’univers du spectacle. Le film souligne l’affection du cinéaste pour les artistes de second ordre, déjà sensible dans Les Feux du music-hall et qui sera le sujet de Ginger et Fred. Parmi les différentes formes de spectacle (de l’opéra dans Et Vogue le Navire, au cinéma, dans Huit et demi et Intervista), le cirque a une place maîtresse dans l’inspiration de Fellini, évoqué par le ballet festif de ses personnages (Satyricon, La Cité des femmes), quand il n’est pas directement convoqué (Les Clowns). Dans La Strada, le cirque n’est cependant pas qu’un spectacle offert au regard : c’est un espace de vie essentiel, le seul lieu où Gelsomina et Zampano forment un couple. Le cirque ouvre également sur un rêve possible pendant la nuit que passent ensemble le Fou et Gelsomina. Enfin, une autre dimension de l’œuvre de Fellini est annoncée, dans La Strada, par le passage de la scène de la procession religieuse à celle du numéro d’équilibriste du Fou : ce lien clairement établi entre le spectacle de la religion et celui des saltimbanques sera repris quelques années plus tard avec l’étonnant défilé de mode des prêtres du Vatican dans Fellini-Roma.

Mise à jour : 16-06-04

Expériences

La Strada est un des derniers films inscrits dans la filiation naturelle du néoréalisme, mouvement esthétique qui marqua le cinéma italien de l’après-guerre et demeure un des tournants majeurs de l’histoire du cinéma. Rompant avec la production des studios italiens (alors spécialisés dans les films de  » téléphones blancs « , romances stéréotypées dans des univers luxueux), Roberto Rossellini tourne en 1945 Rome ville ouverte, où surgit soudain la réalité d’une Italie de souffrances, de misère. Pour écrire le scénario de ce film, Rossellini a fait appel à un jeune auteur débutant : Federico Fellini. Avec Rossellini, Fellini découvre que le cinéma peut être ouvert sur le monde, et trouver ses sujets au gré de ses voyages dans le quotidien. Ainsi, dans La Strada, plusieurs représentations de Zampano dans la rue furent tournées avec un vrai public, qui ignorait qu’il s’agissait d’un film. Mais, comme Rossellini, Fellini n’a pas voulu transformer en dogmes les désirs d’authenticité et de liberté dont était né le néoréalisme. Il a d’emblée confronté cette conception du cinéma à la poésie et à l’onirisme qui guidaient son inspiration, et qui allaient très vite (avec La dolce vita) jouer le premier rôle.

Outils

Bibliographie

La Strada, découpage plan à plan, L'Avant-scène Cinéma n° 381.
La Strada, scénario bilingue, Ed. du Seuil, 1996.

Fellini, Gilbert Salachas, Ed. Seghers, 1963.
Federico Fellini, Michel Estève, Etudes cinématographiques, Ed. Minard, 1981.
Conversations avec Federico Fellini, Costanzo Costantini, Ed. Denoël, 1995.
Fellini, José Luis de Vilallonga, Ed. Ramsay Cinéma/Michel Lafon, 1994.
Moi, Fellini, treize ans de confidences, Charlotte Chandler, Ed. Robert Laffont, 1994.
Federico Fellini, Francesco Tornabene, Benedikt Taschen Verlag, 1990.
Fellini, un rêve, une vie, Jean-Max Méjean, coll. "Septième art", Ed. du Cerf, 1997.
Fellini, Bertrand Levergeois, Ed. de L'Arsenal, 1994.
Faire un film, Federico Fellini, Ed. du Seuil, 1996.

Vidéographie

Le Strada. Distribution ADAV n° 3872
Les nuits de Cabiria. Distribution ADAV n° 8733
La dolce vita. Distribution ADAV n° 2275
Fellini-Satyricon. Distribution ADAV n° 7766
Fellini-Roma. Distribution ADAV n° 7783
Amarcord. Distribution ADAV n° 3239
La voce della luna. Distribution ADAV n° 3098