Riens du tout

France (1991)

Genre : Comédie

Écriture cinématographique : Fiction

Archives collège, Collège au cinéma 1999-2000

Synopsis

Le nouveau PDG des Grandes Galeries, M. Lepetit, jeune manager féru de communication, a été appelé pour sauver l’entreprise en perte de vitesse. Il propose au conseil d’administration de fonder sa politique sur le facteur humain et découvre que l’entreprise est désorganisée, que les rayons sont mal répartis, que le personnel est indifférent à la marche de l’entreprise. Il motive les cadres, se motive lui-même devant sa propre image qu’il diffuse sur un mur d’écrans dans le magasin. Ateliers d’expression corporelle, saut à l’élastique, camping, chorale visent à motiver le personnel. Mais les tensions ne cessent d’augmenter de façon inquiétante. Lepetit n’en demeure pas moins optimiste face aux financiers, et lance l’idée d’un marathon, « une catharsis moderne »… Il récupère même l’organisation d’un carnaval lancé contre lui par Roger, un nouvel employé sans gêne, fauteur de troubles, que Lepetit licencie pour avoir réclamé une minute de silence dans le magasin. Cela lui vaut l’amour de Claire, étalagiste, qui plaide sa cause et se révèle être la fille de Lepetit. Roger convainc Lepetit de s’exercer au métier de vendeur. Le marathon est gagné par un technicien de surface des Grandes Galeries, auquel Lepetit donne un maillot de l’entreprise au dernier moment pour récupérer l’exploit au profit de la maison. Mais il apprend bientôt que la décision de fermer les Grandes Galeries était prise depuis longtemps. Il s’éloigne assommé tandis que la chorale arrive enfin à chanter à l’unisson.

Distribution

À la hiérarchie de l’entreprise s’oppose la hiérarchie des personnages de la fiction.

Les personnages moteurs

M. Lepetit, le nouveau PDG des Grandes Galeries, est un patron aimable, ni paternaliste ni méprisant, et qui pense sincèrement pouvoir faire conjuguer l’humain et la rentabilité économique de son entreprise. Il est le seul personnage dont l’importance scénaristique est équivalente à son importance administrative.
Roger, vendeur polyvalent, est le cancre des Grandes Galeries, le mauvais élève de Lepetit. Il s’autorise tous les coups de folie que sa mauvaise humeur lui commande, et n’hésite pas à être grossier quand les choses ne sont pas comme il le souhaite. Moins que rien au sein des Grandes Galeries, il est le pivot du film.
Claire, étalagiste, est le témoin attentif de ce qui se passe aux Grandes Galeries. Elle voit beaucoup de choses mais ne dit jamais rien. Discrète et ambivalente, elle n’est rien dans l’entreprise et n’a presque aucune incidence sur le déroulement du récit. Cependant, fille de Lepetit, amoureuse de Roger, elle permet de faire circuler les personnages dans la hiérarchie, contre les convenances, et partant, enrichit le propos du film.
Si Claire voit les Grandes Galeries, Domrémy, le chef du rayon musique, les entend ! Il est une sorte de sage déguisé en vendeur de guitares. Il ouvre et ferme le film. Ses brèves interrogations métaphysiques sur les rapports de l’un et du multiple ponctuent le récit. Poète discret, musicien ; quand Lepetit veut unir des employés, lui veut unir des hommes et des femmes.

Les personnages secondaires

M. Lefèvre, responsable Comité d’Entreprise, est un parfait soldat du patron dans sa vie professionnelle. Il surprend cependant par son goût pour le nudisme ! Zaza, caissière de la cafétéria, aimable et dépressive, tombe amoureuse de Roger, et fait aussi du nudisme pour se remonter le moral. Pizutti, le chef du rayon jouet, éternel solitaire, cherche une compagne plus qu’il ne drague. Johnny Bonjour, l’animateur radio, est en manque de reconnaissance. Quant à Mme Yvonne, la vendeuse du rayon peinture, bavarde et sympathique, il ne faut pas lui en raconter sur le progrès de l’humanité… ou du magasin ; M. Roy (Fred Personne) l’aime bien. L’ambitieuse Véronique, vendeuse au rayon prêt-à-porter féminin, se retrouve finalement bien seule, tandis que la gaucherie de François suscite le rire. Tout oppose les deux vigiles (l’amour des femmes pour l’un, la haine du patron pour l’autre). L’étudiant en DESS Marketing, quant à lui, est déjà la victime consentante du système économique.

Générique

Réalisateur Cédric Klapisch
Scénario Cédric Klapisch
Décors François Renaud Labarthe
Image Dominique Colin
Son François Waledisch
Montage Francine Sandberg
Musique Jeff Cohen
Interprétation
Lepetit/ Fabrice Luchini
Jacques Martin/ Daniel Berlioux
Pizutti/ Marc Berman
Lefèvre /Olivier Broche
François /Antoine Chappey
Domrémy /Jean-Pierre Darroussin
Vanessa/ Aurélie Guichard
Mamadou/ Billy Komg
Mme Yvonne /Odette Laure
Mme Dujardin/ Élisabeth Macocco
Hubert /Jean-Michel Martial
Johnny Bonjour/ Marc Maury
Roger /Pierre-Olivier Mornas
La directrice de coordination Maïté Nahir
M. Roy /Fred Personne
Micheline /Lucette Raillat
Fred /Eric Rey
Claire /Nathalie Richard
Zaza /Marie Riva
Monitrice sourire/ Marina Rodriguez-Tomé
Pat /Sophie Simon
Aziz /Zinedine Soualem
Isabelle /Karin Viard

Production Adeline Lecailler, Alain Rocca
Format 35mm, Couleurs (1/1,85)
Durée 95 minutes
N° de visa 72 396
Sortie 11 novembre 1992
Distributeur MK2

Autour du film

Riens du tout se présente comme une comédie satirique sur l’univers des grands magasins et sur les méthodes modernes de management. Mais, malgré l’interprétation de Fabrice Luchini, très en verve, Lepetit n’est pas la caricature du manager moderne, cynique, manipulateur, méprisant : c’est un jeune patron dynamique qui croit réellement pouvoir harmoniser les facteurs humains et économiques, comme M. Domrémy, chef du rayon musique, croit pouvoir faire chanter les employés à l’unisson. Cédric Klapisch accumule les notations sociologiques, comme les méthodes employées par Lepetit : motivation et automotivation par sa propre image, slogans, expression corporelle, saut à l’élastique… Sa description des employés, de leurs mesquineries, de leurs souhaits divergents est également un atout du film, où le comique vient de réactions à des situations très réalistes.

Le film poursuit en partie le propos de Zola, qui décrivait la destruction du commerce classique et de l’aspect esthétique de l’artisanat traditionnel (Bourras et ses parapluies amoureusement « tournés » à la pièce) devant l’industrialisation et la fabrication en série à bon marché. Zola donnait une description d’une grande justesse des méthodes capitalistes, y compris l’utilisation de la publicité et le désordre très organisé des rayons, comme de la manière avec laquelle les clients ne sont pas exploités contre leur gré mais avec leur consentement. Klapisch, lui, s’intéresse moins aux clients qu’au personnel, et montre la confirmation de ce que Zola laissait entrevoir et que l’adaptation d’André Cayatte (1942) explicitait : « Vous deviendrez l’esclave des financiers et vos cathédrales de pacotille s’écrouleront dans un chaos de ruine, de scandale et de sang ! » Lepetit n’est pas loin d’avoir réussi son projet, comme Domrémy le sien, mais il a seulement permis aux Grandes Galeries d’être vendues au meilleur prix.

Le film a pourtant ses limites : certes, le projet de Klapisch n’est pas celui de Zola, mais on peut regretter la légèreté de l’approche socio-économique comme celle des personnages. Lorsque Zola introduisait des intrigues amoureuses, il mettait surtout en relation, avec une logique profonde, la séduction marchande (« Au Bonheur des dames » !) et le donjuanisme de Mouret. Ici, les relations sentimentales sont convenues et sans rapport avec le propos. Seul Lepetit a le temps et les moyens de s’imposer, tandis que les autres constituent un patchwork éclaté : le point de vue de Lepetit écrase les « Riens du tout ». Le film amène à l’opposé de l’harmonie annoncée, dans une attitude finalement proche de la misanthropie.
Joël Magny

Scènes de la vie quotidienne

« Il y a du René Clair chez Cédric Klapisch. Et aussi du Tati. On pense à À nous la liberté version 92 : le grand rêve du Front popu a laissé place à tous les scepticismes. Et à Play Time : quand on sort du film, on a un peu appris à regarder autour de soi et à rire des petites scènes de la vie quotidienne.
Bien sûr, Klapisch est un petit maître, mais son premier film possède une grâce. Et un ton. Vingt-quatre personnages principaux et, sans effort, la caméra glisse de l’un à l’autre. Comme les employés des Grandes Galeries, une multitude de saynètes se fondent en un tout harmonieux. Et de même que chaque employé garde sa personnalité, chaque scène a sa couleur.
D’où un patchwork en demi-teinte. On sourit plus qu’on ne rit. Mais on sourit tout le temps. ”
Claude-Marie Trémois, in Télérama, n° 2235, 11 novembre 1992

Le piège de la « qualité française »

« Formidable vengeance d’un genre qui ne tolère ni les détournements ni les récupérations, les héros de ce qui aurait pu être une fable à la Capra ou un implacable démontage à la Tati, sont réduits, sous nos yeux, à l’état de « riens du tout ». Le bulldozer des “dialogues à la française” enfonce tout de sa trivialité satisfaite et de ses clins d’œil complaisants, jusqu’à retourner le sens même du film : c’est le patron qu’on finit par trouver sympathique, quand les salariés ne sont que grotesques. Ce qui laisse place à un malaise d’autant moins facilement dépassable qu’il nous renvoie à l’interrogation première : et si c’était bien un acte manqué, si l’entreprise tout entière avait (inconsciemment ?) pour but de couronner de lauriers ce jeune entrepreneur qui voit loin, malgré les reculades et les résistances des sans-grade et de leur indécrottable vulgarité… ?
Et si, en somme, on ne pouvait rire que contre les personnages et non avec eux ? Telle est sans doute la morale inattendue de ce conte moderne : il importe de choisir son camp, même si la formule pourrait, en l’occurrence, sembler « ringarde » à ceux qui rêvent tout haut d’une nouvelle qualité française revue par le café-théâtre et la B.D. « pour adultes ». »
Serge Grünberg, in Cahiers du Cinéma, n° 461, novembre 1992

Pistes de travail

  • Destins parallèles et divergents

    Analyser le parcours parallèle de Lepetit et de Domrémy, le responsable de la chorale. Tous deux font un même constat : dans la vie, les gens vivent ensemble sans être solidaires. Tous deux envisagent d’établir une certaine harmonie au sein des Grandes Galeries. Tous deux connaissent un temps de découragement, voire d’agacement. Tous deux connaissent un succès certain, même si la conclusion est différente pour chacun. On peut s’interroger sur cette divergence finale de destins.

  • La veine comique

    Le comique de Riens du tout naît d’éléments très variés. On trouve d’abord le tout-venant du cinéma comique français : blagues verbales que se lancent les personnages (« Ça va toi, espèce de Grandes Galeries ») ; tirades de Lepetit (« Cette forêt de bras témoigne du problème majeur, du problème fondamental, du problème unique de notre entreprise : le manque de communication entre les membres du personnel ») ; situations classiques (le camp de nudistes)… Voir ce qui est plus spécifique au film, comme les réactions des personnages face à des situations. Celles de Lepetit en particulier, comme son étonnement en constatant que son système de communication ne fonctionne pas ou son admiration devant sa propre image. Les jeux de mots également, comme la chanson de la chorale ; « Moi, je suis moi, et toi, t’es toi… Y’a pas que toi qui peut dire moi… Y’a moi aussi… Moi, moi, moi, moi… T’aimes pas être seul, moi non plus, moi, non plus… »

  • Lepetit, personnage politique ?

    Le long travelling au cours duquel Lepetit donne des centaines de poignées de mains ne peut manquer de faire songer à un homme politique en campagne. De même qu’il ne cesse de motiver son personnel comme un homme politique ses électeurs. La séquence de motivation par télévision rappelle les méthodes par lesquelles un politicien soigne son image. On peut chercher d’autres éléments, dans les situations, la mise en scène et le vocabulaire utilisé par Lepetit. On ouvre ainsi le film à une autre dimension : une critique de la manipulation des foules, donc du spectateur. Au profit de qui et de quoi ? Le film va-t-il au bout de ce projet ?

    Mise à jour : 17-06-04

  • Expériences

    Le thème des « grands magasins » est un thème assez fréquent dans l’histoire du cinéma, suscitant souvent la verve comique. On songe évidemment au célèbre Marx Brothers au grand magasin (The Big Store) de Charles Reisner (1941), au Jerry Lewis d’Un chef de rayon explosif (Who’s Minding the Store ?) de Frank Tashlin (1963) ou à la célèbre nuit de Charlot, veilleur de nuit, avec l’orpheline (Paulette Goddard) dans les rayons d’un grand magasin en fin de compte très peuplé (Les Temps modernes, 1936)… Cadre quasi naturel aux exhibitions de certaines comédies musicales ou aux quiproquos des comédies américaines, il l’est plus rarement de films « sérieux » ou dramatiques, à l’exception des adaptations du célèbre roman d’Émile Zola, matrice du genre.

    Aristide Boucicaut a fondé « Le Bon Marché » en 1852, achevant la transformation du commerce amorcée sous le règne de Louis-Philippe, amplifiée sous le Second Empire, et rendue nécessaire par l’enrichissement de la bourgeoisie, le développement des moyens de transports nationaux et urbains, l’afflux des marchandises, des capitaux et des acheteurs. Outres les nouvelles techniques de vente, de prix bas (et affichés !) et de gestion des stocks, une des innovations fut d’intéresser le personnel à la vente, et d’associer au développement de l’activité commerciale une intense activité sociale. Zola commence la publication de son roman trente ans plus tard. Si son ambition initiale est de montrer les dégâts causés par le progrès, il reste fasciné par l’aspect grouillant et dionysiaque de la foule du grand magasin, l’aspect gargantuesque des marchandises déballées et offertes, rappelant Le Ventre de Paris (roman situé dans les Halles de Paris) : son roman s’achève sur le triomphe de Mouret, propriétaire d’« Au Bonheur des dames », au milieu du linge blanc des cent mille clientes, dans la perspective du million de recette du jour et du mariage avec Denise… Les adaptations de Julien Duvivier (1930) et André Cayatte (1943), globalement fidèles à l’esprit général, prennent bien plus nettement le parti du petit commerce et de Baudu, oncle de Denise, ruiné par Mouret, tout particulièrement dans le second, tourné en plein régime de Vichy et de défense du petit commerçant et de l’artisan français.

    Outils

    Bibliographie

    Avant-scène Cinéma (L') n° 417-418, décembre 1992
    Cahiers du cinéma n° 461, novembre 1992
    Mensuel du Cinéma n° 1, novembre 1992
    Positif n° 382, décembre 1992
    Première n° 188, novembre 1992
    Présence du Cinéma Français n° 42, novembre 1992
    Studio magazine n° 67, novembre 1992