Promesse (La)

Belgique (1996)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Archives collège, Collège au cinéma 1999-2000

Synopsis

Igor, quinze ans, habite seul avec son père, Roger, dans une région de Belgique touchée par la crise. Outre de menus larcins au garage où il travaille, il aide son père à gérer un réseau d’émigrés clandestins et s’occupe de relever leurs « paiements » multiples… Son « travail » fini, il construit un « go-kart » avec deux copains, son seul plaisir.
Un jour, Hamidou, immigré africain travaillant au noir, tombe d’un échafaudage et se blesse gravement. Il suffirait d’appeler une ambulance, mais Roger ne veut pas d’ennuis avec la police. Il coule son « clandestin » sous une chape de béton. Igor refuse d’aider son père mais ne s’y oppose pas.
Avant de mourir, Hamidou avait demandé à Igor de veiller sur sa femme Assita et sur son fils. Igor décide intérieurement de tenir, coûte que coûte, cette « promesse ». Il fait parvenir de l’argent à Assita, qui croit que son mari a disparu en raison de dettes de jeu. Roger lui donne une raclée puis l’emmène s’amuser dans un bar Karaoké. Roger tente ensuite de persuader Assita de repartir en Belgique, puis lui tend un piège. Igor la sauve en l’emmenant avec la camionnette de son père. Il tente de la convaincre de rejoindre un cousin en Italie, mais, après avoir enchaîné son père dans le garage pour protéger Assita, Igor doit avouer la vérité à celle-ci qui refuse alors de partir…

Distribution

La Promesse rassemble une cinquantaine de personnages autour de trois figures principales : Roger, Igor et Assita ; le père, le fils, et l’innocente blessée.

Roger
Excepté sa relation avec Igor, Roger et son réseau de relations sont inamovibles. Même s’il était arrêté, tout continuerait d’exister sans lui : le foyer des immigrés (Roumains, Yougoslaves ou Africains), les magouilleurs (Nabil, Müller) et la loi (chômage, inspecteurs du travail, police). Roger, c’est l’homme qui nie tout ce qui l’entoure, en silence, mais avec force. Il est le père d’Igor, mais il veut que son fils l’appelle « Roger ». Il loge des immigrés, mais les «donne » à la police. Il enterre un homme vivant, mais c’est un accident. Il organise la vente d’Assita à une filière de prostitution, mais c’était pour le mieux. Il enchaîne Igor à ses petites magouilles, lui fait perdre son travail, l’empêche de vivre son enfance, mais il fait tout pour lui. Roger est un méchant aux airs débonnaires, un méchant qui s’ignore et dont nous pouvons nous aussi mésestimer la méchanceté, tout comme Igor.

Igor
Contrairement à son père, c’est un personnage qui évolue. Les micro-mondes qu’il traverse s’effondrent les uns après les autres (le garage, le « go-kart », le foyer des immigrés, l’univers de son père). Le seul personnage qui ancre Igor dans une réalité qui le soutient, c’est paradoxalement Assita, pour laquelle il est prêt à tout. c’est le héros du film. Il fait le plus long des voyages : le voyage intérieur, l’initiation à la moralité, à la vérité, à travers un véhicule tragique, le crime. Il est poussé vers le bien par culpabilité, mais passe de l’indifférence à la solidarité, de l’inconscience à la connaissance des choses justes, de l’absence totale de volonté au courage. La Promesse est l’éducation morale d’un adolescent, pour lequel le meurtre symbolique du père est la seule porte de sortie. Au fond, Igor — orphelin de mère — ne se sauve qu’en décidant de devenir orphelin de son père. Une conclusion plutôt pessimiste dans ce portrait de la quête des valeurs qu’est La promesse.

Assita
Elle incarne le monde des immigrés, un univers fermé et craintif, défini dans le film par une résistance impossible aux « oppresseurs », la solidarité entre les immigrés, le recours au devin, et la diaspora européenne (Italie). Symbole de l’altérité dans un pays qui lui est foncièrement étranger, et pour lequel elle sera toujours une étrangère. Mais Assita incarne une autre altérité, plus profonde, plus forte, plus réelle : celle dont la présence vient détruire, peu à peu, l’identité de la relation Roger/Igor, en introduisant en son sein la culpabilité, le remords, le doute, puis le dégoût, et le rejet.

Générique

Réalisateurs Luc et Jean-Pierre Dardenne
Scénario Luc et Jean-Pierre Dardenne,
Léon Michaux et Alphonse Badolo
Décors Igor Gabriel
Image Alain Marcoen
Son Jean-Pierre Duret
Montage Marie-Hélène Dozo
Musique Jean-Marie Billy et Denais M’Punga
Interprétation
Igor / Jérémie Renier
Roger / Olivier Gourmet
Assita / Assita Ouédraogo
le patron du garage/ Frédéric Bodson
Hamidou/ Rasmané Ouedraogo
Nabil/ Hachemi Haddad
Riri/ Florian Delain
Production Les Films du Fleuve (Luc Dardenne).
Format Couleurs, 35mm (1,66).
Durée 1h33.
N° de visa 88 450.
Sortie en France 16 octobre 1996.
Distributeur ARP Sélection

Autour du film

La Promesse aurait pu se réduire à un banal film militant. On suit d’abord le trajet de l’argent, des passeports, des certificats de logement dans ce trafic de travailleurs immigrés. On découvre également Seraing, dans la région de Liège où les frères Dardenne ont passé leur jeunesse, autrefois haut lieu de la sidérurgie et de la lutte syndicale, aujourd’hui zone sinistrée… Ce monde est d’autant plus cruel qu’il est montré du point de vue des exploiteurs que les frères Dardenne suivent comme dans un reportage télévisé, sans avoir besoin d’y ajouter la moindre notation critique. Les héros semblent sans états d’âme. Roger est toujours sur la brèche, à surveiller le moindre bénéfice potentiel qui aurait pu lui échapper. On le devine « blindé » par une blessure secrète : de la mère d’Igor, absente, nous ne saurons rien… Les exploités, eux, semblent tellement résignés qu’on absoudrait Roger, qui sait aussi parfois céder juste ce qu’il faut. Et puis, ce qu’il fait, comme tout bon père de famille, c’est pour son fils !

Ce fils, lui, vit dans un monde de débrouille et d’arnaques qui paraît de plus en plus devenir la norme des marges des pays industrialisés, sans repères moraux de quelque sorte. Il manque certes de maturité plus que de courage. Et puis, le fruit de son « travail » lui permet de se livrer à son rêve, la construction d’un « go-kart » avec les copains.

C’est avec la mort d’Hamidou que tout bascule. Est-ce parce qu’un pas a été franchi dans l’horreur ? Pas seulement. Igor est pris entre deux scrupules : l’obéissance à son père, la promesse faite à Hamidou, qu’il tente de concilier jusqu’au bout. Mais lorsqu’il paraît protéger Assita, Igor protège également ce dernier, l’empêchant d’aller une nouvelle fois trop loin. Il le protège également en refusant d’avouer le meurtre d’Hamidou. S’il le fait enfin, c’est pour soulager sa conscience, découvrant dans le même temps un sentiment altruiste et l’existence d’une valeur morale… Pourtant, le film ne s’achève pas de façon moralisatrice : l’aveu d’Igor demeure en suspens, ambigu. Igor a accompli son passage à l’âge adulte, mais l’avenir reste bien incertain.

La caméra à l’épaule des frères Dardenne scrute les personnages, les gestes, les visages, les lieux, moins à la façon du cinéma-vérité qu’à celle de Cassavetes ou de Pialat. Chacun est pris dans un réseau largement aussi affectif que social et économique. La Promesse décrit avec la même précision que le trafic de clandestins cet engluement dans l’affectif, dont il est si difficile et lent de se défaire, surtout lorsqu’il demeure latent.

Joël Magny

Un film terriblement humain
« Ce qui est très fort dans La Promesse, c’est que sentiments et fantasmes ne sont jamais ni plaqués ni représentés. Ils s’incarnent naturellement dans le déroulement de l’action, parfois haletante comme un thriller. Fulgurance, sécheresse et, surtout, ni jugement ni explication. Dans ce gouffre insondable de médiocrité, tout s’achète. et tout le monde ment. Il n’y a plus que des gens enlisés, qui se débattent seuls, même si l’itinéraire d’Igor prouve que tout n’est pas perdu. Reste Roger. Crapule bien sûr, mais lui aussi victime. Une scène – la plus forte – le montre soudainement prisonnier, un pied enchaîné. Comme un animal enragé, il tend tout son corps vers Igor, sans parvenir à l’atteindre. Geste primitif, pathétique et violent, à l’image de ce film, terriblement humain. »

Jacques Morice / Télérama 16 octobre 1996

On pense à Kieslowski
« Avec des interprètes saisissants, inconnus bien sûr, Olivier Gourmet et, dans le rôle d’Igor, un gamin stupéfiant, Jérémie Renier, le Bien, le Mal, le sort absurde, la perversité et la tendresse, l’inconscience, le désespoir : tout est là, qui nous agresse et pourtant laisse sourdre l’émotion. On pense aux premiers films de Kieslowski. On n’avait pas vu cela depuis longtemps chez nous, ou à nos portes. Plus qu’une promesse, un film choc ! »

Annie Coppermann / Les Échos 18 octobre 1996

Au-delà du bien et du mal
« Igor évolue dans un monde où les notions de bien et de mal n’ont plus cours. C’est le règne du chacun pour soi et de la combine où triomphe Roger, son père. Celui-ci n’est plus tout à fait un homme, il est encore un prédateur, le roi d’une jungle où l’idée de solidarité a disparu. Belgique année zéro. Le sujet de la Promesse est celui de l’humanisation de l’homme, ou comment, derrière la démarche d’un gamin s’affranchissant progressivement du joug de son père, se dessine la promesse d’une humanité à venir. ”

Samuel Blumenfeld / Le Monde 17 octobre 1996

Vidéos

Dardenne Luc

Catégorie :

À l’occasion des 20 ans de Collège au cinéma, une série d’interviews de 20 réalisateurs français, parrains de cette manifestation, ont répondu à une série de questions autour des « premiers souvenirs de cinéma » et de « conseils à donner aux jeunes ».

Conçus par Pierre Forni, responsable du département de l’éducation artistique du CNC, réalisés et montés par Jean-Paul Dupuis en collaboration avec Bernard Kuhn, responsable national du dispositif.

Pistes de travail

  • Les personnages et leur façon de vivre les événements du film

    On peut diviser les élèves en trois groupes. Le premier imaginerait la lettre que Roger pourrait écrire à son fils, lorsque celui-ci disparaît avec la camionnette. Le second, la lettre qu’Igor pourrait écrire à son père, après l’avoir attaché avec une chaîne dans le garage. Le troisième, celle qu’Assita aurait pu écrire à son mari, qu’elle croit encore en vie, quand elle décide de partir pour l’Italie.

    Quel monologue intérieur Igor aurait pu avoir s’il n’avait pas dit la vérité à Assita et s’il l’avait laissée partir. Il rentre chez lui, pense aux événements récents et commente sa décision. Il songe à son avenir et celui de son père.

  • Responsabilité et culpabilité

    Faire la liste de toutes les magouilles, délits, crimes, que commet Roger. Réfléchir à l’attitude d’Igor par rapport à chaque activité de son père, sur les notions de responsabilité et de culpabilité (au sens moral et pénal). Qu’en est-il du comportement d’Igor ? Pourquoi finit-il par dire la vérité à Assita ?

  • Comprendre le propos du film et prendre parti

    Demander aux élèves de décrire les événements tels qu’ils pourraient se dérouler après la dernière scène du film, quand Assita apprend la vérité sur son mari. Leur demander, seuls ou par groupes, d’écrire l’article de journal qui pourrait paraître au sujet du fait divers. Faire une étude critique avec la classe des différents articles.

    Mise à jour : 17-06-04

  • Expériences

    La Promesse s’inscrit dans un courant de cinéma militant social et politique belge, à dominante documentaire, déjà ancien. Déjà, en 1913, le Français Alfred Machin réalise dès 1913 un film prémonitoire intitulé Maudite soit la guerre. Le marquis de Wavrin (Au cœur de l’Amérique du Sud, 1924), est un pionnier du film ethnographique, suivi par André Cauvin (Congo, terre d’eaux vives, 1939) et du Flamand Gérard De Boe (Kisantu, 1939). Passionné par le « ciné-œil » du soviétique Dziga Vertov, un cinéma documentaire visant à relier le subjectif et l’objectif, l’individu et le social, Charles Dekeukelaire en reste au stade expérimental (Impatience, 1928) avant de répondre à des commandes de documentaires industriels ou civiques. À côté d’essais poétiques ou de films sur l’art, Henri Stork réalise un film vigoureusement antimilitariste, Histoire du soldat inconnu (1932), et un classique du cinéma social « engagé », Borinage (1933, co-réal. : Joris Ivens), mise en fiction de la réalité des mineurs et de la classe ouvrière dans le bassin du Hainaut.
    Mais les années trente et surtout les années d’occupation allemande ne sont guère favorables à la veine du cinéma social. C’est encore le Borinage qui sert de cadre et de motif au magnifique film de Paul Meyer, Déjà s’envole la fleur maigre (ou Les Enfants du Borinage, 1960), qui transforme une commande ministérielle en constat poétique et social sur la précarité, le chômage, l’immigration… « Film-météore, unique et inclassable » (Patrick Leboutte), c’est pourtant celui qui annonce le plus la vigueur et l’esthétique des films des frères Dardenne.

    En 1964 se constitue, à l’initiative de Paul De Vree, à Anvers, le groupe « Fugitive Cinema », avec des films militants de combat comme S.O.S. Fonske (Robbe De Hert, 1968) ou Mort d’un homme-sandwich (R. De Hert, Guido Henderickx, 1971). L’influence de ce mouvement se fait sentir sur des films moins combatifs mais aussi remarquables que Jeudi on chantera comme dimanche, de Luc De Heusch (1967). Cameraman à la RTBF (télévision de service public francophone), Manu Bonmariage fait scandale en voulant signer ses reportage comme réalisateur (magazine Strip Tease) et réalise des documentaires engagés (Du beurre dans les tartines, 1980), personnels (J’ose, 1983), parfois proches de Depardon, en plus brutal (Allô police, 1989).
    Depuis 1970, le développement de la production vidéo a permis le développement, en marge du cinéma officiel et « normal », d’un cinéma expérimental et la continuation de cette veine plus sociale d’où viennent les frères Dardenne, Jean-Claude Riga, Nicole Widart, Eddy Luyckx…

    Outils

    Bibliographie

    La création vidéo en Belgique (1970-1990), Philippe Dubois et Marc-E. Mélon, Points de repères, 1991.
    Luc et Jean-Pierre Dardenne, vingt ans de travail en vidéo, (sous dir.) Marc-E. Mélon et Emmanuel d'Autreppe, Revue belge du cinéma n° 41, 1997.

    Revues

    Cahiers du Cinéma n° 503, juin 1996
    Cahiers du Cinéma n° 506, octobre 1996
    Positif n° 425-426, juillet 1996
    Positif n° 428, octobre 1996
    Première n° 236, novembre 1996

    Films

    Falsch de Jean-Pierre et Luc Dardenne
    Modern Times (Les Temps modernes) - Avec la participation de Luc et Jean-Pierre Dardenne de Serge Toubiana
    Le Home Cinéma des frères Dardenne de Jean-Pierre Limosin