Petits Frères

France (1999)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Archives collège, Collège au cinéma 2003-2004

Synopsis

Talia, 13 ans et demi, s’enfuit de chez elle avec sa chienne Kim suite à une violente altercation avec son beau-père. À peine arrivée dans la cité de Pantin où elle espère trouver l’aide d’un certain Gérald, la jeune fille est accostée par Iliès, membre d’une bande de quatre garçons, qui lui conseille de se rendre chez Dembo pour contacter son ami. Espérant gagner un peu d’argent, le quatuor, composé d’Iliès, Mous, Nassim et Rachid, projette de lui voler son pitbull.

En l’absence de Gérald, Dembo offre l’hospitalité à Talia qui, la nuit venue, est victime de la forfaiture des quatre gamins. Le lendemain matin, l’adolescente est agressée par des jeunes de la cité. Iliès décide alors de lui venir en aide. Pour cela, il rackette des vélos qu’il revend dans le quartier avec Rachid et lui livre le pistolet qu’elle avait demandé pour se défendre.

Talia se rend ensuite chez elle et se heurte une nouvelle fois à son beau-père qu’elle accuse d’attouchements sur sa demi-sœur Jessica et sa copine Ludmilla. Elle reproche également à sa mère son dangereux laxisme. Dans le même temps, Nassim confie le pitbull aux grands qui organisent un combat de chiens.

De retour à Pantin, Talia apprend qu’elle peut racheter sa chienne pour mille francs. Elle braque alors un couple dans son appartement parisien. De son côté, Iliès complète le butin avec l’argent gagné grâce au combat de Kim. L’heure est enfin à la détente et la petite troupe se livre à quelques facéties avec la mobylette d’un livreur de pizzas. Iliès en profite pour offrir une bague à Talia.

Mais, bientôt, la belle entente est brisée par l’annonce de la mort de Kim. Par ailleurs, Talia est sommée de quitter l’appartement de Dembo. Un ultime affrontement avec son beau-père et une nuit passée à la belle étoile ont finalement raison de sa situation précaire : Talia décide de quitter Pantin.

Après avoir dénoncé son beau-père à la police, Talia revient à Pantin pour faire ses adieux à ses amis qui l’attendent pour un simulacre de mariage au cours duquel elle annonce son placement en foyer.

Distribution

Talia Oberfeld (interprété par Stéphanie Touly)
À treize ans et demi, elle fait montre d’une grande opiniâtreté. Son regard ardent, son sens de la répartie et son caractère résolu lui valent d’emblée le surnom de “Tyson”, en référence au boxeur américain. En fuguant de chez elle, elle prend le récit en otage et le soumet à sa propre trajectoire. Corps en mouvement, en résistance, en apprentissage, Talia affronte à la fois la perversité d’un beau-père, la démission d’une mère, l’hostilité et la trahison d’une cité aux codes inconnus. Sa pugnacité lui permet cependant de rallier “l’ennemi” (le quatuor de garçons) à sa propre lutte. Le soutien efficace d’Iliès constitue un levier à son émancipation par le biais d’une discrète initiation des sentiments amoureux parachevée dans la comédie du mariage. Le vol de sa chienne (dépositaire d’une détresse affective et symbole de son enfance spoliée) et son corollaire dramaturgique lui donnent la force d’agir sur son destin et celui de sa demi-sœur Jessica. Loin d’être abattue par l’adversité, elle s’en nourrit même profondément. Chaque étape de son parcours la conforte dans sa détermination et structure son être en formation. La force qu’elle acquiert peu à peu l’entraîne néanmoins dans une sorte de fuite en avant sur les sentiers glissants de la délinquance. Dotée d’un certain sens moral, elle affronte, accuse puis relègue son beau-père à sa propre infamie. Avec cet acte lourd de responsabilité, elle prend en charge une protection maternelle tombée en déshérence et abandonne définitivement le monde insouciant de l’enfance pour se rapprocher de l’âge de maturité.

Iliès (interprété par Iliès Sefraoui)
À 14 ans, il doit très tôt combattre une foule de sentiments contradictoires : attirance amoureuse et douleur de la culpabilité d’une part, fidélité envers les copains et attrait du gain d’autre part. Cette dualité, loin de le bloquer, va servir à le rapprocher de Talia auprès de qui il cherche secrètement à s’amender. Il est aussi gauche avec son grand corps que dans son rapport à Talia comme le révèlent les scènes de la bague et du mariage. En cheville avec le monde des grands auquel il n’est plus très loin d’appartenir, il réussit à acheter un pistolet à grenaille après un racket de vélos. Son rêve de cabane avec Talia participe à la fois d’un désir de protection régressive et de normalité sociale : foyer, famille, enfants. Il soulève enfin avec naïveté le clivage entre Juifs (Talia) et Arabes (lui-même).

Nassim (interprété par Nassim Izem)
À 14 ans, il est également au service des grands. Il leur livre le pitbull et leur sert d’intermédiaire pour tous les messages à transmettre. Plutôt discret à l’image, on le voit voler de la nourriture pour Kim dans une épicerie où il fait preuve d’un certain humour au sujet du braqueur, porteur du masque de Chirac.

Mous (Mustapha Goumane) et Rachid (Rachid Mansouri)
Ils ont 12 ans chacun. Ils ne sont promis à aucune évolution psychologique. Soumis à la seule autorité des grands comme Dembo, ils incarnent une certaine idée de la joie de vivre des petits dans les cités. Leur conversation sur les escalators du métro, dévidée sur le mode du pastiche des grands, révèle néanmoins leur vision pessimiste de l’avenir. Sans impact sur l’intrigue, Rachid participe au racket de VTT avec Iliès, veut devenir “formaticien” et s’enquiert des conditions d’accès pour entrer dans la police. Quant à Mous, petit frère espiègle et perspicace de Dembo, il exerce une autorité physique sur ses sœurs cadettes en l’absence du père.

Dembo (interprété par Dembo Goumane)
À la différence des autres grands, il n’est détenteur que du pouvoir que lui confère son âge. Assez flegmatique, il n’organise aucun combat de chiens et n’apparaît guère en mesure de fournir l’arme que lui demande Talia. Flanqué d’une compagne (Sabrina), il semble veiller sur ses petits frères et sœurs. Son unique activité visible est le jeu-vidéo. Toutefois, son récit des gardes à vue dénote une bonne connaissance des méthodes pour en avoir probablement subi quelques-unes.

Les parents de Talia
Peu visibles à l’écran, ils sont très présents dans l’imaginaire du spectateur pour l’influence néfaste qu’ils exercent sur le destin de Talia. Toutefois, ils demeurent cantonnés dans l’immense échec que la dramaturgie leur a assigné dès le départ. Le beau-père est un infâme bonhomme, vraisemblablement coupable de pédophilie. Le salaire qu’il ramène tous les mois lui permet “d’acheter” le silence d’une mère qui a lâchement déserté le champ de ses responsabilités.

Générique

Titre original : Petits Frères
Production : Marin Karmitz pour MK2 Productions, France 3 Cinéma, les Productions Traversière et Canal+
Direction production : Yvon Crenn, Nathalie Kreuther
Scénario & réalisation : Jacques Doillon
Assistants réalisation : Lola Doillon, Hervé Duhamel
Photo : Manuel Teran
Son : Jean-Pierre Duret, Dominique Hennequin
Montage : Camille Cotte
Musique : Oxmo Puccino, Time Bomb

Interprétation
Talia / Stéphanie Touly
Iliès / Iliès Sefraoui
Mous / Mustapha Goumane
Nassim / Nassim Izem
Rachid / Rachid Mansouri
Dembo / Dembo Goumane
Sabrina / Sabrina Mansar
Le beau-père / Gerald Dantsoff
La mère / Simone Zouari Sayada
Myriam / Myriam Goumane
Goundo / Goundo Goumane
Halimatou / Halimatou Goumane
La petite sœur / Fedora Saidi
Ludmilla / Ludmilla Saidi
Momo / Mohamed Fekiri
Karim / Karim Ferdjallah
Antony / Anthony Schmit
David / David Estevez
Lieutenant Leroy / Max Saint Jean
Inspecteur à Pantin / Philippe Guyral

Film : 35 mm Couleurs
Format : Pano (1/1,66)
Durée : 1h32
N° de visa : 95 175
Distributeur : MK2 Distribution
Date de sortie France : 7 avril 1999

Autour du film

Droit de cité
Petits Frères n’est pas un film de banlieue, mais le regard d’un cinéaste qui a dirigé sa caméra sur une petite communauté d’adolescents des cités : les “petits frères” . De jeunes êtres âgés de 12 à 14 ans qu’il convient de distinguer de leurs aînés, les “grands frères” dont la moyenne d’âge se situe entre 18 et 20 ans. Foin de sociologie mais aussi de psychologie (les conséquences de la mort de Kim sur Talia sont vite escamotées par exemple), Jacques Doillon vise à s’approcher au plus près de l’intime, le fouiller de l’intérieur pour comprendre les modes de communication et d’échange d’une jeunesse en constante mutation, difficile à appréhender donc à filmer. Sa démarche consiste à donner un visage à une population jeune souvent absente de visibilité et perçue comme une masse informe cachée derrière ses aînés. Avec Petits Frères, les petits font pour une fois écran aux grands.

Doté du respect qu’on lui connaît pour les enfants, Jacques Doillon filme le douloureux apprentissage du monde, les désirs contrariés, les ruptures qui brisent, les révoltes qui éclatent contre les rivaux, les adultes, les lois. Et cela, seule une fiction pouvait se donner les moyens d’en dévoiler la délicate et lente maturation. Iliès par exemple, personnage le plus écrit avec Talia, fait l’expérience des premiers émois amoureux et doit composer avec son sentiment de culpabilité. En lutte avec sa propre contradiction, le jeune garçon est placé pour la première fois face à la notion du bien et du mal.

Le parcours initiatique de Talia
Talia fugue de chez elle et part en quête d’un repaire protecteur pour recouvrer une intimité violée depuis le retour de son beau-père. Crédule, elle accorde sa confiance à des garçons appartenant à un territoire dont elle ignore les règles, le langage et même les horaires. Grâce à sa détermination, elle trouve en Iliès un allié lui permettant d’accomplir un double parcours identitaire : gagner une autonomie afin de se défendre seule et s’affranchir définitivement d’une situation familiale odieuse. Bien sûr, si l’on se réjouit du succès de l’entreprise de Talia qui consiste à sauver sa demi-sœur des mains de son “père”, on demeure, en revanche, perplexe devant la célérité des procédures administratives pour le placement des deux jeunes filles en foyer d’accueil. On peine à croire (et il en va de la crédibilité du film) que sur la seule foi de la déclaration de Talia les autorités acceptent de prendre une décision aussi rapide. Quoi qu’il en soit, Talia fait appel aux hommes de loi au terme d’une semaine d’escalade de la violence. Pas à une contradiction près, la jeune fille vole puis restitue une partie de son butin. Le braquage qu’elle commet n’est en aucun cas motivé par le profit mais plutôt par le désir de trouver de l’argent le plus rapidement possible pour le rachat de sa chienne. Par ce geste criminel désespéré qui tourne presque à la scène tragi-comique, elle “se paye” en quelque sorte pour l’injustice dont elle a été victime. Ni plus, ni moins (enfin presque puisqu’elle n’obtient qu’une liquidité de 800 F). Quant à la restitution de la montre de grand prix qu’elle pouvait revendre 200 F dans la cité ou ailleurs, elle est la manifestation d’une volonté de se dédouaner moralement d’une partie de son crime. Instinctivement, Talia devine aussi qu’argent et objets personnels n’ont pas la même valeur.

Des mots
Toujours sur les talons de ses protagonistes, Doillon tente de mettre en image la transmission des informations, à l’aide de courtes scènes réduites à deux ou trois personnages. Le ton est sobre parfois drôle. On est alors surpris et effrayé que la commande d’un “gun” ou l’annonce de la mort d’un chien après un combat n’exigent pas plus de protocole que pour l’achat d’une baguette de pain ! Le langage très particulier de la banlieue est ici l’instrument de la banalisation de la délinquance (cf. Autour du film). Il suffit d’avoir la tchatche, sorte de bagout effronté ou rideau protecteur de mots qui donne le change, pour en imposer à l’autre. Les mots et leur diction âpre sont souvent l’enjeu de négociations serrées. Et leur violence intrinsèque fait d’autant plus autorité qu’elle s’accompagne parfois de coups légers entre petits et grands. Reflet d’un désert affectif, les mots sont encore paradoxalement des flèches destinées à prévenir ou domestiquer la violence physique. La répartie de Talia lors de son arrivée à Pantin lui permet de tenir tête à Iliès et d’obtenir son renseignement. Le langage, différent d’une cité à l’autre, constitue enfin une marque d’appartenance et un moyen de délimiter son territoire.

Des rêves d’appartenance
Jacques Doillon ne juge pas. Il montre la délinquance juvénile telle qu’elle existe. Banale, quotidienne, ludique. Pour nos “héros” encore en âge de jouer, le vol d’une mobylette et la poursuite des forces de police constituent un amusement comme un autre. Or, voilà bien le drame d’une jeunesse en perte de repères qui, pour tuer le temps, confond insouciance du jeu et manigance douteuse. On remarquera au passage que la descente de deux policiers seulement dans une cité de banlieue paraît difficilement croyable.
Dans les faubourgs, les enfants ne s’ennuient pas que le dimanche. Manque d’intimité dans des appartements exigus ou surpeuplés, absence des parents (y compris de l’appartement de Dembo), la rue, c’est le refuge. La rue, c’est la fuite vers une autre famille : la bande de copains qui procure un sentiment de solidarité et d’indépendance. C’est aussi l’espace de la “glande” où les petits, corvéables à merci, servent d’intermédiaires pour les trafics des grands. Des grands frères-caïds qui, en retour, deviennent des modèles de pensée ou d’action. Pour preuve, la conversation drôle et terrifiante à la fois entre Mous et Rachid sur le thème de “Ce je ferai quand je serai grand…” Mais, loin de cette simple fascination pour l’argent facile, Petits Frères soulève discrètement par le biais d’Iliès et de Dembo, tous deux dépassés par les événements, la question alarmante du comportement ultra-violent des plus jeunes d’entre eux (9-11 ans).

Avoir, prendre, voler. Et tout de suite. Autant de verbes qui induisent un comportement préemptif et violent pour l’accès à la propriété. Le rêve d’idéal ou les attentes des gamins de banlieue n’ont vraiment rien de révolutionnaire. Aujourd’hui, ils veulent des vêtements de marque, des chiens féroces, des voitures rapides comme signes tangibles d’une puissance identitaire ou, tout simplement, pour être comme les autres. Pour demain, ils rêvent d’un travail, d’un pavillon, d’un mariage, d’enfants à qui ils donneront l’éducation qu’ils n’ont pas reçue. Ils aspirent à un petit lopin d’espace social et à la reconnaissance d’autrui pour se sentir bien. Intégrés. La dernière scène, située entre le retour paradisiaque à l’innocence primordiale et l’espoir de prospérité, est tout entière tournée vers ce désir légitime de bonheur et de stabilité durable.
Philippe Leclercq

Pistes de travail

  • Plus qu’une histoire, une question de rythme
    Le film pose d’emblée le problème du territoire. À fuir comme celui des pères, à redéfinir comme celui de la cité, à conquérir comme celui fantasmé par les petits. Pour autant, il s’agit pour le protagoniste, corps en mouvement constant, de se glisser dans les interstices du peu d’espace qui lui reste. Ses va-et-vient d’un lieu à un autre scandent à l’envi le comportement d’un être en mal de repères. Montrer combien l’intrigue qui subit de violents revirements est inféodée à l’instabilité du personnage et expliquer les principes de mise en scène qui consistent à en désigner l’urgence : rapidité, variété et violence du déplacement des personnages, vitesse de la circulation de la parole et des choses, fébrilité et “mouvance” de la caméra, etc.

    Décrire la vivacité du rythme et l’atomisation de la structure narrative. Souligner combien la brutalité du montage sous-tend le désordre mental au sein de scènes souvent très courtes. Mises bout à bout, nombre de ces petites unités closes et inductrices de sens répondent à une économie du fragment publicitaire ou du “zapping”. Dire en quoi ce parti pris esthétique semble correspondre à une morale de ce qu’il est convenu d’appeler la “culture jeune” dont on dressera l’inventaire. Brièveté des pauses et violence des accélérations : plus qu’une histoire (dire la difficulté de la résumer), Petits Frères est la captation par touches infimes d’une réalité de vie et la définition du temps et de l’espace intimes d’une jeunesse.

  • La question éthique du regard
    L’hypothèse de Petits Frères repose sur une parenthèse spatio-temporelle de liberté conduisant à l’affranchissement de Talia. Indiquer qu’ici comme dans Ponette ou Le Petit Criminel, le désir contre l’obstination des faits constitue non seulement le moteur de la dramaturgie mais aussi le moyen de gagner son identité. À partir de sa fugue, dresser la liste des délits qui jalonnent son parcours et qui président à l’équilibrage sinon au retournement des forces en présence.

    Signaler l’absence de jugement (et non la légitimation) du réalisateur toujours placé à hauteur des adolescents qu’il donne simplement à voir. En informant très tôt le spectateur sur la duperie dont Talia est victime, Doillon place confortablement celui-ci dans la position du scrutateur des réflexes béhavioristes des différents protagonistes. Préciser en quoi cette situation détermine le regard moral du film et la lecture du personnage principal à propos duquel le spectateur, qui redoute le pire, éprouve crainte et pitié.

    Expliquer le rôle de la chienne Kim et justifier la symbolique de sa mort (choquante pour les élèves) dans le parcours initiatique de Talia vers la maturité. Établir le parallèle entre la forme du conte et le schéma du film (perte de l’innocence, apprentissage du personnage, “happy end”). En brossant le portrait de Talia, prendre soin d’insister sur l’importance du rôle maternel qu’elle joue auprès de sa demi-sœur.

  • Conflits de moralité
    Échec des parents, faillite de la police, absence de l’école et des structures sociales, tous les garants de l’autorité sont mis à mal ou exclus de représentation. Démontrer l’impact sur les personnages évoluant dans cet espace “hors-la-loi”, c’est-à-dire privé des lois qui garantissent l’ordre et la morale. Expliquer le dénuement des repères structurants des personnages pourtant en attente de repaire (le foyer pour mineurs, le rêve de la cabane et du pavillon, le mariage et sa maison). Souligner l’importance de l’économie parallèle, l’attrait de l’argent facile et l’identification aux grands frères, soit autant d’incitations à la délinquance.

    S’intéresser en particulier aux rapports contradictoires que Talia entretient avec l’autorité : agression du couple/recours à la police pour dénoncer son beau-père. S’interroger sur la relativité des crimes commis par chacun. Étudier le mécanisme complexe de la morale à travers le personnage d’Iliès qui transgresse la loi sans état d’âme (acte banalisé par le jeu) mais qui éprouve un sentiment de culpabilité et un besoin de s’amender face à Talia.
    Philippe Leclercq

    Mise à jour : 17-06-04

  • Expériences

    Le ciné-cité

    Au cours des années 80, la violence dans les cités défraie la chronique et une seule image médiatique de guérilla urbaine nous est renvoyée. Curieusement, le cinéma qui a le pouvoir d’inventer d’autres images abandonne le terrain. Il faut attendre De bruit et de fureur en 1987 pour voir arriver sur nos écrans la première représentation du malaise des cités. Or, sa genèse pénible et son interdiction aux moins de 18 ans alors que le film reçoit le Prix de la jeunesse au Festival de Cannes indiquent à quel point le sujet des banlieues divise à l’époque. Face au flux tendu des images télévisuelles, le cinéma posséderait-il une force de réflexion profonde et vraiment durable ? Exercerait-il encore un rôle de contre-pouvoir, lui aujourd’hui aux mains des financiers de la télévision ? Des questions auxquelles tentent de répondre quelques films tellement différents idéologiquement et esthétiquement qu’il est impossible de parler d’un courant.

    Le fond de l’air des cités effraie
    Tourné à Bagnolet, De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau dresse le constat amer et indigné d’une jeunesse livrée à elle-même à travers le destin autodestructeur d’un adolescent instable. L’histoire s’inscrit dans la géographie des grands ensembles vides et isolés de la ville où coexistent d’une part l’ennui, l’exclusion et la violence quasi tribale des phénomènes de bandes, d’autre part les lois éducatives démissionnaires représentées par les parents et l’institution scolaire.
    Produit avec difficulté par une association, Hexagone (1994) de Malik Chibane recrée le ton et le rythme du langage d’une cité de Goussainville. Sur fond de comédie, le film fait état d’une génération sacrifiée de la communauté maghrébine.
    Autoproduit, tourné sans autorisation et distribué à grand peine, États des lieux (1995) de Jean-François Richet est un film à l’esthétique proche du reportage malmenant la syntaxe cinématographique. Qu’importe, le film est un manifeste, un cri de colère qui témoigne d’une volonté des habitants des cités d’investir le paysage pour reprendre la situation en main.

    L’année 1995
    Inspiré d’un fait divers, Krim d’Ahmed Bouchaala dresse le portrait d’un ancien taulard revenant sur les lieux de son passé aux Minguettes. Entre prison et banlieue, le film présente l’image d’un univers clos et marginal où la réinsertion apparaît somme toute possible. La Haine de Mathieu Kassovitz débute sur des images-vidéos d’émeutes. Une main se tend et éteint la télévision : la fiction peut alors démarrer et se réapproprier l’actualité. Scandé sur fond de violence, La Haine montre des jeunes maîtrisant les codes de leur image télévisuelle qu’ils surjouent jusqu’à la caricature pour mieux la récupérer. Avec sa fin alarmiste, le film se fait le porte-voix d’une jeunesse en colère qui va et vient dans une cité sous pression. Avec Raï, Thomas Gilou marche sans nuances dans les traces de La Haine. Ancrée à Garge-les-Gonesse, l’action suit la trajectoire de jeunes survoltés jusqu’à l’émeute et la mort irréversible de certains d’entre eux. Bye-bye de Karim Dridi s’écarte, quant à lui, du malaise multi-ethnique et nous donne à voir l’image d’une vie de quartier (le Panier à Marseille) où le décor joue un rôle unificateur à part entière.
    Douce France, le second film de Malik Chibane, s’attache aussi à traduire la complexité de la banlieue. Saint-Denis est ici le lieu unique d’une action à l’ambiance villageoise où le tramway du désir de la ville sert de relais amoureux.

    Jean-François Richet : un porte-parole ?
    En 1997, J. F. Richet sort Ma 6T va crack-er dans lequel la cité n’est plus qu’un territoire à conquérir à coups de fusils à pompe. L’intérêt du film réside dans la répartition par tranche d’âges des tâches à accomplir et de l’espace à occuper : les “guns” pour les grands, le rôle de passeur pour les petits. La violence est montrée au cours d’une montée en puissance des affrontements comme un processus d’initiation et de filiation. De l’amour (2001) du même auteur nous offre la vision d’une banlieue réconciliée, n’était le viol raciste commis par un flic véreux. Dans ce film où les émeutes ne sont plus regardées qu’à la télévision, les jeunes donnent le sentiment d’avoir ravalé leurs frustrations socio-professionnelles et de ne plus désirer qu’un petit coin d’amour paisible.
    Philippe Leclercq

    Outils

    Bibliographie

    Jacques Doillon, Alain Philippon, Ed. Yellow Now, 1991.
    Le jeune cinéma français, René Prédal, Ed. Nathan, 2002.
    L'âge moderne du cinéma français - De la nouvelle Vague à nos jours, Jean-Michel Frodon, Ed. Flammarion, 1995.
    Banlieues, ouvrage collectif, Les Cahiers de la cinémathèque, Ed. Institut Jean Vigo, 1994.
    Les banlieues en France, Jean-Claude Boyer, Ed. Armand Colin, 2000.
    Les banlieues des villes françaises, Pierre Merlin, Ed. La documentation française, 1998.
    L'offensive rap, Olivier Cachin, Ed. Découvertes Gallimard, 1996.
    Comment tu tchatches! Dictionnaire du français contemporain des cités, Jean-Pierre Goudailler, Ed. Maisonneuve et Larose, 2001.

    Vidéographie

    Carrément à l'ouest, Jacques Doillon. Distribution ADAV n° 35697
    Autour de "l'Amoureuse", François Manceaux (documentaire). Distribution "Images de la culture" CNC (droits réservés au cadre familial)
    Magui, onze ans peut-être - Lohars du Rajasthan, Jacques Doillon (documentaire). Distribution "Images de la culture" CNC (droits réservés au cadre familial)
    Ma 6T va crack-er, Jean-François Richet. Distribution ADAV n° 19165

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