Petit fugitif (Le)

États-Unis (1953)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

École et cinéma 2010-2011

Synopsis

Un quartier populaire de Brooklyn, dans les années 50. La mère confie à Lennie la garde de son petit frère, Joey, car elle doit se rendre au chevet de leur grand-mère. Agacé de devoir veiller sur son petit frère alors qu’il avait prévu de passer le week-end avec ses copains dans un parc d’attractions à Coney Island, Lennie fait une farce de mauvais goût à Joey. Persuadé d’avoir causé la mort de son grand frère, le petit garçon s’enfuit à Coney Island, immense plage new-yorkaise dédiée aux manèges et à l’amusement. Il va passer une journée et une nuit d’errance au milieu de la foule et des attractions foraines.

Générique

Titre original : Little Fugitive
Réalisation : Morris Engel, Ruth Orkin, Ray Ashley
Scénario : Morris Engel, Ruth Orkin, Ray Ashley
Image : Morris Engel
Montage : Ruth Orkin
Musique : Eddy Lawrence Manson
Son : Lester Troob
Production : Little Fugitive Production Company
Producteur : Morris Engel, Ray Ashley
Distribution : Julie Dejode, Elise Borgobello
Noir et Blanc
Format : 35 mm
Durée : 1h20
Interprétation :
Joey Norton / Richie Andrusco
Lennie Norton / Richard Brewster
La mère / Winifred Cushing
Jay / Jay Williams
Le photographe / William Lee
Harry / Charlie Moss
Charley / Tommy DeCanio
Une femme sur la plage / Ruth Orkin

Autour du film

Sous ses airs de kid movie dans la droite lignée du Kid de Chaplin et de la série des Petites Canailles, Le Petit Fugitif magnifie les contradictions de l’enfance. Il faut voir avec quelle acuité les réalisateurs parviennent à faire de la virée du petit Joey dans le parc d’attractions une immense balade initiatique. Quasiment sans dialogue, Ashley, Engel et Orkin captent les sentiments contradictoires qui assaillent le petit garçon, de la culpabilité (celle d’avoir peut-être tué son frère) à la joie (de vivre un rêve éveillé au milieu des manèges) en passant par la peur, l’insouciance, la méfiance… Esquissé avec finesse, le parcours de Joey à Coney Island fait figure de récit d’apprentissage : l’enfant y apprend notamment la responsabilité et le partage, avant de retrouver son frère qui aura, par la même occasion, appris deux ou trois choses sur la valeur de la vérité.

Le Petit Fugitif n’est pas pour autant un conte moralisateur destiné à faire peur aux petits enfants fugueurs : les réalisateurs montrent l’enfance sans chichis et avec tendresse, sans en atténuer les mauvais côtés ni trop jouer sur la bouille attachante du petit héros. C’est que quelque chose de totalement novateur vient appuyer le discours des cinéastes : la mise en scène. Tourné à l’arrachée dans les rues de Brooklyn, au pied des immeubles et sur la plage de Coney Island, dans les parcs d’attraction et dans les rames de métro, Le Petit Fugitif pose les bases de la révolution cinématographique à venir. Caméra posée à même le sol ou portée à l’épaule, son en prise directe, cadrages insensés : la réalisation épouse le propos avec panache. Le sentiment d’incroyable liberté éprouvé par le petit Joey transparaît à l’image et l’on se faufile avec lui entre les jambes des passants, près des stands de tir et des manèges, entre les corps étalés sur la plage. La scène où le petit garçon, enivré par la ronde d’un carrousel, se laisse envahir par le bruit, la peur et la culpabilité (d’avoir tué son propre frère et de se sentir si libre) est, à ce titre, exemplaire.
Fabien Reyre, Critikat 10 février 2009

A sa sortie en 1953, aux dires de François Truffaut, Le Petit Fugitif convainc l’ensemble de la critique et influence bon nombre de cinéastes de la Nouvelle Vague. Véritable bijou injustement négligé par l’histoire du cinéma, le film d’Engel, Orkin et Ashley marque dans un même élan les débuts du film indépendant américain et de l’un de ses plus éminents représentants, John Cassavetes. Avec sa caméra à hauteur d’enfant, le long-métrage oscille constamment entre documentaire urbain et aventure naïve. La simplicité de l’intrigue – un petit garçon fugue suite à une mauvaise blague de son aîné et erre un week-end entier dans un parc d’attractions – prend à contre-pied les scénarios alambiqués et mélodramatiques hollywoodiens. Au détour des tribulations de l’enfant, c’est toute une époque et une atmosphère qui prennent vie. Filmé en extérieurs par une équipe réduite au maximum, Le Petit Fugitif parvient à captiver sans aucun temps mort. En écho au néoréalisme italien, la spontanéité et le naturel du jeune acteur compte pour beaucoup dans la crédibilité et l’attachement au film. Sa bouille édentée, tantôt souriante tantôt déconfite, inscrit implicitement à l’écran les rêves étouffés d’un gamin issu d’une famille modeste. 56 ans après sa sortie, la reprise du Petit Fugitif new-yorkais promet de rares instants de complicité et un émouvant moment de cinéma.
Laurence Gramard, evene.fr 10 Février 2009

Le film se révèle doublement passionnant. Formellement, il entérine, sept ans avant A bout de souffle, le moment moderne comme un champ de possibles découvert par un sursaut technique : à l’origine de la facture documentaire du film (images volées au cœur de la foule, sur le mode du photo-reportage urbain – Engel fut l’élève de Berenice Abbot), il y a l’invention d’une petite caméra révolutionnaire, une caméra 35mm compact bricolée par un ami de Engel et qui allait faire fantasmer Godard au point que celui-ci dépêcha Raoul Coutard à New York pour étudier l’engin de plus près, et tenta même de l’acquérir. Mais, plus encore peut-être, c’est son récit qui n’en finit pas de renvoyer au tournant moderne. Un enfant erre : ce serait le pitch, et c’est, surtout, une proposition chargée d’échos, en amont (par exemple, Allemagne année zéro), comme en aval (forcément, Les 400 coups). Joey, kid de Brooklyn typiquement américain (Converse et colt en plastique) se voit confié à son frère aîné tandis que la mère se rend au chevet de leur grand-mère malade. L’aîné lui joue alors un tour cruel, feignant un accident de carabine qui va obliger le petit à prendre ses jambes à son cou et à fuir en direction de Coney Island, où il passera le week-end seul, vagabondant entre la plage et les manèges.

La première partie, à Brooklyn, est très belle, et elle annonce tout un pan du réalisme new-yorkais, de Shirley Clarke à Cassavetes. Mais c’est évidemment la déambulation de Joey parmi les attractions de Coney Island qui constitue le cœur du film. Si l’enfant est un personnage-clef du cinéma moderne, c’est que, expliquait Deleuze à propos de De Sica et Truffaut, « dans le monde adulte, l’enfant est affecté d’une certaine impuissance motrice, mais qui le rend d’autant plus apte à voir et à entendre ». C’est exactement ce qui est en jeu dans ce récit d’apprentissage où le monde des adultes est réduit, dans les yeux du marmot, à la dimension d’un fête foraine : un moment d’errance pure, à la fois enchanté (livré à lui-même, le môme s’en donne à cœur joie) et anxieux, où le monde est tout à la fois expérience et spectacle, et se donne en chaque image, dans les relents sucrés de la barbapapa, comme une première fois.
Jérôme Momcilovic, Chronicart.com

Vidéos

Le jeu avec le spectateur

Catégorie :

Cette séquence est analysée dans le cahier de note du film éditée par les Enfants de cinéma.

Elle est construite sur un enjeu très classique au cinéma :
retarder le dénouement attendu par le spectateur, le différer.

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