Mange tes morts – Tu ne diras point

France (2014)

Genre : Drame familial

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2020-2021

Synopsis

Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, Mickael, un garçon impulsif et violent, les 3 Dorkel partent en virée dans le monde des gadjos à la recherche d’une cargaison de cuivre.

Distribution

Frédéric Dorkel : Fred
Michael Dauber : Mickaël
Jason François : Jason
Moïse Dorkel : Moïse
Philippe Martin : Tintin
Alexandre Reboncourt : George

Générique

Prix Jean Vigo 2014

Réalisation : Jean-Charles Hue
Scénario : Jean-Charles Hue et Salvatore Lista
Dialogues : Jean-Charles Hue
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Isabelle Proust
Musique : Vincent-Marie Bouvot
Société de production : Capricci Production
Durée : 94 min.

Autour du film

Le Prix Jean Vigo 2014 a été remis à Jean-Charles Hue pour son deuxième long métrage, « Mange tes morts ».Ce film, déjà sélectionné à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, a été salué par le jury « pour la vitesse et l’énergie plastique avec lesquelles cette immersion dans une communauté jamais regardée au cinéma croise la force du documentaire, la physique et les métaphysiques du film noir et du western initiatique ».

Le film s’inscrit dans la suite de « La BM du seigneur », puisque le spectateur retrouve les mêmes personnages, et la famille Dorkel, dans le champ de la fiction, pour une épopée nocturne et un road movie. Jean-Charles Hue est à nouveau produit et distribué par Capricci films, il a reçu le soutien de Ciclic – Région Centre (en partenariat avec le CNC) pour l’écriture et la production du film. Une partie du tournage s’est ainsi déroulée en Touraine (Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Chambray-lès-Tours, Azay-le-Rideau) et à Saint-Cyr en Val (45), du 9 septembre au 3 octobre 2013.

Le Prix Jean Vigo : créé en 1951, en hommage au cinéaste, récompense un film français se caractérisant par “l’indépendance de son esprit, la qualité et l’originalité de sa réalisation”. Il est un prix d’encouragement, de confiance. Un pari, selon son créateur Clauve Aveline.

Expériences

« Chez les gitans, je vois des épiphanies… »

Rencontre avec le réalisateur de «Mange tes morts».

Par Julien Gester, paru dans Libération en 2014 :
Après La BM du Seigneur en 2011, Jean-Charles Hue, 46 ans, met une nouvelle fois en scène, dans Mange tes morts, la fabuleuse troupe d’acteurs que constituent les membres d’une famille yéniche (une communauté itinérante, distincte des Roms notamment de par ses origines européennes, avec laquelle il partage quelques ancêtres), et en particulier Frédéric Dorkel, principal objet de fascination de sa caméra depuis une dizaine d’années. Alors qu’il planche sur des projets qui, pour la première fois depuis longtemps, ne passent pas par le monde voyageur (l’un, un polar mystique en France ; l’autre au Mexique, dans la cour des miracles de Tijuana), il relate à Libération comment cette matière vivante s’est trouvée lancée à tombeau ouvert, dans Mange tes morts, sur les routes ravinées de la fiction de genre.

« Comme Gary Cooper débarquant chez les Indiens »

«Cette histoire, je l’écris depuis treize ans. J’ai vécu une nuit de virée avec Fred Dorkel et quelques autres, notamment son oncle Pierrot, qui a fait quinze ans de prison et dont s’inspire le personnage joué par Fred dans le film. Une nuit de dingue avec à peu près tout ce que j’ai mis dans le film : les motards qui nous tracent, la voiture à 300 km/h qui devrait voler dans le décor mais tient miraculeusement la route, les balles qui filent. Je suis rentré chez moi, heureux d’être en vie après avoir manqué de mourir. C’était primordial d’en faire ce film, parce que, cette fois-ci, j’y étais. Quand Fred Dorkel a rencontré un ange, je n’y étais pas. Mais cette épiphanie-là, je l’avais vécue, puis j’ai pu la revisiter par le fantasme. Et je me suis dit que, pour une fois, j’y étais, dans le film de Melville. Alors il fallait obligatoirement que ça retourne au cinéma. Mais pas à la manière française. Chez nous, contrairement au cinéma américain, on ne sait pas donner à croire à ce qu’on montre et en même temps le sublimer. Trop souvent, il n’y a pas d’ambiguïté, que de la caricature : on ne sait pas à la fois proposer quelque chose de crédible, réaliste et le dépasser. Dès que l’on va s’intéresser à une réalité sociale comme celle des communautés voyageuses, on ne sait faire que du cinéma façon Dardenne, verrouillé dans certains codes. Alors que moi, chez les gitans, je vois des épiphanies, des choses qui brillent, que je veux montrer dans un grand écart entre un réalisme crédible et l’enluminure, la sublimation. Comme Gary Cooper débarquant chez les Indiens dans un paysage technicolor. Bien sûr qu’il y a là une emphase qui n’est pas croyable. Mais il faut y voir une vision, un cérémonial, c’est comme une rosace chez les cathos, un reflet artistique de ce que pourrait être le monde ou Dieu. C’est ça qui m’intéresse, et j’ai un peu cette ambition-là : contrairement à la plupart de ceux que je vois dans des films ou des séries télé, mes personnages existent, très fortement. Mais je les filme sous une lumière magique, qui n’existe pas, ou plutôt qui ne se donne pas à voir si facilement dans la vie. Là, seulement, on peut plonger.»

« Tom Cruise, il ne l’a pas vu, le diable… »

«Dans un monde qui semble un grand magma où tout se confond, politiquement, socialement, culturellement, mon point de repère, c’est le cinéma. Le cinéma, c’est la Bible de notre temps. On conte au monde entier comment, pourquoi et qui aimer à travers un film comme Titanic. On en est là. C’est pour ça que le cinéma a une telle influence sur nos vies, la manière dont on se sape, on se fait un tatouage, on existe au milieu des autres. J’ai trouvé mes repères dans des films qui n’étaient pas ceux de ma génération. Jean-Pierre Melville, ou les westerns d’Anthony Mann ou de John Ford, par exemple. J’y trouvais des choses qui ne me concernaient pas beaucoup, mais j’y identifiais aussi une représentation où je pouvais projeter ma famille et mes origines populaires, une vision assez claire des choses, où l’on sait qui on est, ce qu’on aime, à quel milieu on appartient.

«J’ai retrouvé ça chez les gitans. Malgré des codes sociaux un peu écrasants, ils ont réussi à préserver une colonne vertébrale qui leur vient des anciens et qui les fait se tenir moralement ou savoir à quoi s’identifier. Ça, c’est fort. Ils ne doutent pas. Ils ne doutent pas non plus de leur connerie, car il y en a là-dedans, et le film le montre, mais ils ne doutent pas. Et ça, c’est une force. Baudelaire disait : « La brute seule bande bien. » La question qui nous porte, c’est toujours comment se sauver, comme retrouver du sens, des codes, des modèles, des fantasmes. Deleuze l’a dit, il n’y a plus de refuge. On ne peut plus se planquer au milieu de la forêt. Pour moi, le monde gitan est un abri dans un monde où il n’y en a plus. Mes gitans, ils ont vu un diable la nuit dernière dans la forêt, ils te le disent, et tu y crois, tu ne peux pas faire autrement. Mais ils te le disent avec une casquette Nike sur la tête, en train de fumer un joint ou de déjouer la puce électronique d’un moteur de bagnole. Ce sont des gens du XXIe siècle, mais ils ont vu le diable hier. Tom Cruise, il ne l’a pas vu, le diable…

« Le film parle de tout ça, aussi, la manière dont s’imbrique le monde gadjo, l’ancien monde gitan, le nouveau monde voyageur… Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus traçables. Ils ont des entreprises. Les terrains qu’ils occupent sont loués, avec une boîte aux lettres et un compteur d’électricité. Ça a ses avantages, tu peux choisir avec qui tu vis, où et combien de temps, mais ça a aussi l’inconvénient de faciliter le « répertoriage » : on sait où tu habites, combien tu consommes… On sait combien cette époque tend à nous ficher, et combien on a tendance à s’y plier, par nécessité professionnelle ou pas, et faciliter le travail de Big Brother. Mais c’est quand même drôle de voir la nouvelle génération de gitans s’inscrire sur Facebook. »

« Comment retrouver une voie suffisamment solide, une colonne vertébrale, qui ne sera forcément pas la même que celle après laquelle je cours (car je ne peux pas être John Wayne ou Alain Delon) ? Comment s’en rapprocher sans passer à côté du contemporain ? Dans le film, on va déterrer le passé. La voiture dans laquelle ils embarquent, elle a 20 ans. Elle reste aux yeux de tout le monde une bagnole séduisante parce que c’est un monstre, mais c’est une vieillerie. Et on va la faire renaître. On va rejouer mes fantasmes de cinéma, dans le monde gitan. Pour moi, au cinéma, rejouer son fantasme, c’est le nerf de la guerre. Sans le consommer totalement parce que sinon ce n’est plus un fantasme. Mais en le consommant tout de même un peu, parce que, sans cela, ce ne serait que du cinéma, et ça commencerait à m’emmerder. Il faut toujours que j’aie l’impression que ce qui se joue devant la caméra, ça pourrait être vrai. Et c’est arrivé sur le tournage. Dans le film, quand survient la bagarre à la discothèque, une heure avant il y avait eu une vraie bagarre. Parce qu’on nous a cherchés, par jalousie sans doute, à cause du quart d’heure warholien. Fred les a défoncés, et, tout de suite après, il fallait remettre tout le monde en ordre de marche pour faire l’une des scènes les plus chères du tournage. Fred était embêté parce que son poing était ouvert sur quatre centimètres. Je lui ai dit de foncer, et il l’a jouée, la bagarre. Je pense que, même de manière beaucoup moins concrète que cette fois-là, j’ai toujours besoin de ça, qu’il y ait la vérité de mes situations dans l’air. Je pense que Cassavetes, qui tournait avec ses amis et sa femme, savait qu’il filmait quelque chose qui était là, dans l’air. »

« Ce que je voulais importer dans le monde gitan de mon imaginaire, ça aurait pu sonner faux, artificiel, c’était un vrai risque. Mais ce cinéma du passé, j’y crois si fortement que je pense que je peux le faire revenir dans le présent. Comme le flingue qu’on utilise dans mes films, qui est mon vieux P38, avec lequel, autre anachronisme au regard des normes de production, on tirait à balles réelles sur le tournage. Cette arme, qui est celle de Delon dans certains films, vient du passé mais elle est toujours active. Elle est pérenne, et elle rend pérenne le fantasme des films d’autrefois. Même s’il faut forcément que je dévisse ailleurs, pour que rentre de l’air. Ma chance aussi, avec les gens qui peuplent mon film, c’est qu’ils ne sont pas venus au cinéma, c’est le cinéma qui est venu à eux. Ils ne sont pas contre, mais ils s’en foutent. Un gitan qui fait ça, il est content d’y avoir pris part, d’avoir serré une Américaine à Cannes, mais il est surtout content de rentrer chez lui, sans se retourner. Ils vivent très profondément dans le présent. Quand ils tournent les talons, ils redeviennent eux-mêmes. C’est très appréciable. C’est Spielberg qui disait, je crois, qu’il n’y a pas aujourd’hui un seul gamin de plus de 3 ans à Los Angeles qui ne sait pas qu’il peut gagner 10 millions de dollars en faisant un film. Ça pourrit pas mal de choses. Tout se professionnalise à mort, et le pire c’est que ça va de soi – comme le fait que l’on soit dans un monde libéral, c’est quelque chose qu’on ne voudrait plus discuter. Et je pense qu’un certain type de cinéma est mis en péril par ce fonctionnement-là. »