Kes

Grande-Bretagne (1970)

Genre : Conte

Écriture cinématographique : Fiction

Collège au cinéma 1998-1999

Synopsis

Dans un village du Yorkshire, Billy, 15 ans, vit entre sa mère, Mme Casper, désireuse de retrouver un mari, et Jud, son demi-frère bâtard et joueur de courses. Billy, élève rêveur, lecteur de bandes dessinées, voleur et solitaire, découvre un jeune faucon dans un nid. Intéressé par cet oiseau sauvage, il vole un livre sur la fauconnerie dans une librairie et entreprend d’apprivoiser et de dresser l’animal. Farthing, un de ses professeurs, découvre la passion de son élève et admire la complicité qui unit Billy à Kes, son faucon. Il est le seul enseignant complice de Billy, persécuté par le professeur de sport et le proviseur de l’établissement. Ayant gardé l’argent que Jud lui a donné pour jouer aux courses, le jeune garçon s’en sert pour s’acheter des frites et de la nourriture à son oiseau, après qu’un homme rencontré dans l’officine du preneur de pari lui a dit que les chevaux choisis par son frère n’avaient aucune chance. Furieux, Jud, dont les chevaux élus sont arrivés gagnants, vient chercher son frère à l’école mais Billy lui échappe en se cachant.
Après un court entretien avec un conseiller d’orientation du Bureau de placement, le garçon court vers la cabane où vit son rapace. L’oiseau n’est plus là. Il le cherche en vain. Arrivé à la maison, Jud et sa mère reprochent à Billy de ne pas avoir parié. Par vengeance, Jud a tué le faucon. Billy se jette sur son frère, éclate en sanglots et retrouve le cadavre de Kes dans une poubelle. Après l’avoir nettoyé, il enterre l’oiseau dans un fossé.

Distribution

Billy évolue dans un monde hostile d’où la tendresse, la considération et la complicité semblent absentes. Se sentant exclu, Billy se laisse aller à son isolement et se prive volontairement de tous contacts avec les autres. Il se construit un univers personnel, fermé sur lui-même et son faucon. Ses aspirations poétiques, aériennes, ne suffisent pas à masquer son malaise et sa rivalité avec Jud à qui il rappelle systématiquement sa bâtardise. Il ne supporte pas d’être le « dominé » et l’étranger dans un foyer, où sa présence est, elle, légitime. Courant sans cesse en ville, la nature et la campagne anglaise sont le seul lieu de liberté qu’il peut s’approprier et son faucon son seul compagnon. Le jeune garçon n’aspire à sortir de l’univers étouffant que par un idéal aérien où la beauté aurait enfin sa place.

Jud sait que sa place dominante au sein du foyer familial est illégitime et ne peut asseoir son pouvoir sur ses proches que par la force. Comme Billy, il désire se sortir de cet univers asphyxiant mais n’a que des aspirations matérielles et prosaïques. L’élément animal pourrait être pour lui un moyen de s’en sortir, mais son intérêt pour les chevaux ne peut qu’être intéressé (les paris hippiques). Jud ne rêve que d’appartenir à la classe dominante pour affirmer encore plus sa supériorité mais il ne sait que s’engluer dans l’univers du pub et du prolétariat. Son narcissisme physique trahit également cette façon de se prendre pour ce qu’il ne sera jamais.

La mère subit et ne fait qu’encaisser les coups. Elle voudrait vivre ce qui lui reste de jeunesse, mais elle en est empêchée par la charge des enfants, le poids du passé et son rapport difficile avec Jud. Un seul espoir, bien maigre : reconstituer avec Reg un foyer qui a éclaté et bénéficier d’un peu de sécurité. Elle maintient une certaine autorité sur ses enfants mais le monde et la difficulté d’y vivre lui échappent. Elle ne rêve pas d’un autre univers idéal et se contente d’affronter le quotidien en face, ce qui est déjà beaucoup.

Les enseignants : Le professeur de sport, profondément narcissique, représente la pire espèce produite par l’éducation. Dictatorial et bêtement sadique, il ne maintient qu’artificiellement son rôle de guide pour les élèves en trichant ou en abusant de son autorité. À l’opposé, l’homme de lettres incarne l’idéal de l’éducateur en découvrant le désir de Billy et en lui donnant la possibilité de le réaliser. Quant au directeur de l’établissement scolaire et religieux, il représente l’éducation anglaise victorienne dans toute sa rigueur, sa bêtise, son conservatisme et son sadisme.

Générique

Réalisateur Ken Loach
Scénario et dialogues Ken Loach, Tony Garnett, d’après le livre de Barry Hines, « A Kestrel for a Knave »
Décors Bill Mc Cow
Image Chris Menges
Son Tony Jackson, Gerry Humphreys, Peter Pierce
Montage Roy Watts
Musique John Cameron
Interprétation
Billy Casper/ David Bradley
Jud/ Freddie Fletcher
Mrs Casper/ Lynne Perrie
Mr Farthing/ Colin Welland
Mr Sugden/ Brian Glover
Mr Gryce/ Robert Bowes
Mc Dowell/ Robert Naylor
le faucon Kes/ Freeman
Production Tony Garnett, pour Kestrel Films
Format 35 mm (1,66)
Durée 2 h
N° de visa 37 705
Sortie en France 19 juin 1970
Distributeur Films du Paradoxe

Autour du film

Selon Ken Loach lui-même, Kes appartient à ses films de « dénonciation », à la différence de Black Jack, par exemple, qui raconte simplement « une histoire ». Si la démonstration est parfois appuyée, glissant vers la caricature (du corps enseignant, de Jud…), si on a pu également reprocher au film de jouer à l’excès sur la sensibilité du spectateur à travers le personnage de l’enfant, on songe ici bien plus à Dickens qu’à Truffaut, ce qui n’est pas un moindre mérite. Au premier degré, il faut remarquer l’efficacité de la dénonciation du système éducatif anglais – qui devient pour nous un certain système éducatif contre lequel ont réagi les méthodes éducatives modernes fondées sur l’éveil, l’attention et une certaine liberté. Ce système éducatif n’est pas simplement montré comme une aberration en soi, mais comme reflet d’un système social : les prolétaires sont victimes d’un système d’oppression et d’exploitation qui vise également à les maintenir dans cette situation. Consciemment ou non, la plupart des enseignants sont l’instrument de ce maintien d’un ordre injuste en considérant que l’enseignement n’a aucune raison de changer et n’a pas pour fonction première de libérer ou d’élever, intellectuellement, humainement, socialement, les élèves défavorisés. Mais le film va bien plus loin en décrivant, au-delà du système éducatif, les conditions d’existence matérielles et le désert spirituel dans lequel vivent tous les personnages.

La réussite du film ne tient pas seulement à l’interprétation du jeune David Bradley ou à la belle métaphore poétique du faucon et de son envol avant d’être terrassé non par un représentant des « exploiteurs » mais par un des plus exploités, Jud. Elle tient à l’inversion qu’opère Billy du mécanisme oppresseur en inventant, pour apprivoiser Kes, une méthode éducative ouverte et à l’écoute de l’oiseau. Si Kes reste définitivement englué dans la terre, Billy a fait un premier pas vers sa libération. Le tout est montré dans une mise en scène inexorable, respectueuse du « fait » et seulement du « fait » (comme l’enseigne le professeur dans le film), écriture cinématographique implacable à laquelle le mouvement propre de Billy comme celui de Kes tentent sans cesse d’échapper.
Joël Magny

Autres points de vue

« Il est difficile de parler sans mièvrerie du monde de l’enfance. Ken Loach y réussit parce que, au lieu d’isoler son héros dans un rêve «poétique» et abstrait, il ne cesse de le confronter à la dure réalité quotidienne. À côté de son faucon, ce n’est pas seulement la tendresse et le bonheur d’aimer que découvre Billy, mais aussi l’injustice, la méchanceté et la bassesse. Quand on lui tue son ami, il ne pleure pas. Son apprentissage est terminé. Billy est devenu un petit homme. On pense naturellement aux Quatre cents coups de François Truffaut, dont Kes nous rappelle la miraculeuse fraîcheur. Mais nous sommes en Angleterre et Dickens n’est pas très loin. »
Jean de Baroncelli, in Le Monde, 23 juin 1970.

« C’est du Truffaut à la puissance 2. Avec les larmes de Truffaut, pudeur, sensibilité, lucidité, sens de l’enfance, Ken Loach va plus loin que Truffaut dans l’analyse perspicace d’une société, des liens de famille, d’un système d’éducation, d’une organisation professionnelle, d’une province. » Jean-Louis Bory, in Le Nouvel Observateur, 23 mai 1970.

« Les enfants quelquefois vampirisent les films qu’on leur confie, les entraînant dans une bulle flottante entre réalisme et merveilleux (Cf. La Nuit du chasseur ou Les Contrebandiers de Moonfleet).
Kes est ancré dans le réel, le faucon et son dresseur l’en ont fait décoller. Ils tirent le film à eux. Billy voudrait qu’on le traite comme lui-même traite Kes. L’oiseau est cruel et sauvage, suscitant un respect permanent, c’est un honneur pour l’adolescent de pouvoir le regarder. Billy dit du faucon qu’on peut le “diriger” mais pas “l’apprivoiser”, on dirait un film. Ken Loach veut faire oublier qu’il a une caméra pour qu’elle puisse mieux, le moment venu, se jeter sur sa proie : la démarche d’un enfant ébloui ou le vol silencieux d’un imposant oiseau. »
Mathieu Lindon, in Libération, 10-11 août 1996.

Pistes de travail

  • L’éducation anglaise
    Kes décrit les failles et les faiblesses du système éducatif anglais, dans lequel les classes les plus pauvres sont vouées à l’échec. Le “bon prof” mis à part, personne ne semble souhaiter ou simplement envisager un autre type d’enseignement, qui libérerait les élèves au lieu de les renforcer dans leurs difficultés. On mettra ainsi en évidence le caractère métaphorique du film. Le « dressage » respectueux des particularités de l’oiseau, mêlé d’affection, s’oppose à la rigidité « victorienne » des professeurs, leur incapacité à distinguer les qualités propres à chaque élève, voire à leur cruauté gratuite, qui éloigne ceux-ci de tout désir d’apprendre.
  • Entre fiction et documentaire
    Il s’agit de faire saisir aux élèves ce qui, dans le film, relève de la volonté documentaire, presque du reportage : banalité de la plupart des situations, dramaturgie qui épouse la tristesse d’un quotidien répétitif, absence de toute recherche de rendre « jolies » les images, cadrages sans grâce, aucun effet de lumière ou de couleurs remarquable…
    Ne pas cacher les inconvénients d’un tel parti pris qui alourdit et ralentit le rythme du récit, surtout par rapport à nos habitudes d’aujourd’hui. Certaines scènes sont ressenties comme trop longues (la partie de football, les douches) parce que Ken Loach en respecte pratiquement l’intégralité, comme dans la vie.
    Montrer que ce parti pris tient au côté militant et politique du film : le réalisateur se place du côté des classes sociales défavorisées et nous fait partager leur vie difficile et moins exaltante qu’un roman. Il conserve une parfaite objectivité, se refusant de juger ce style de vie, de le montrer du point de vie des classes plus favorisées pour lesquelles la vie comporte bien plus de moments agréables.
  • Fiction et mise en scène
    Pourtant, Kes n’est pas un simple document. Le film « met en scène » la situation de ses personnages pour la rendre sensible au spectateur. Ils sont captifs de leur milieu social et leurs conditions de vie ne leur permet pas d’y échapper. Loach enferme ses personnages dans des cadrages qui sont eux-mêmes des prisons dont l’acteur ne peut sortir. La caméra les cerne de plus en plus par des plans longs, comme si la caméra ne voulait pas les laisser s’échapper vers un ailleurs peut-être moins contraignant.

    Si les personnages sont tous englués dans une situation sociale qui les étouffe, chacun aspire, à la manière de Billy, à « s’en sortir ». Observer les moyens trouvés ou non par la plupart des personnages pour sortir de leur condition. Certains le font par l’expression narcissique de leur force physique et en trichant, parfois avec un certain sadisme, comme le professeur d’éducation physique. Jud, le bâtard, croit aussi à la force mais partage avec Billy l’intérêt pour les animaux. Il ne peut pourtant voir les chevaux que de façon intéressée (les paris hippiques). Le professeur de Français croit au savoir, mais reste purement idéaliste. La mère, elle, est marqué par le poids d’un passé douloureux et se contente d’affronter le présent avec juste un petit espoir d’amélioration matérielle avec un autre homme, Reg. Quant au directeur d’école, il ne croit qu’en un avenir fait du maintien du présent et du passé, à l’aide de règles rigoureuses et bornées.

    Mise à jour: 18-06-04

Expériences

À la fin des années cinquante, le cinéma anglais est en crise grave. En 1959, de nombreux studios de cinéma tournent pour la télévision ou pour les firmes américaines. En 1960, le nombre de salles tombe au-dessous de 3 000. Les grands studios et les « Majors » (type Korda ou Rank) font faillite. L’essor d’une télévision de qualité, avide de documentaires, acquise très vite à une politique de légèreté des moyens de tournage, permet aux « Jeunes gens en colère » (« Angry young men ») du Free Cinema (Lindsay Anderson, Tony Richardson, Karel Reisz), dont la plupart ont d’abord été critiques, de tourner en 16 mm et en décors réels leurs premiers reportages et films de fiction. Après Samedi soir et dimanche matin (Karel Reisz), Le Knack et comment l’avoir (Richard Lester), If… (Lindsay Anderson), La Solitude du coureur de fond (Tony Richardson), les films de cette jeune vague anglaise se révélera décevante et, sur la distance, ces cinéastes seront d’excellents partenaires d’une hollywoodisation du cinéma britannique. La télévision sera à l’origine de la seconde vague de jeunes cinéastes britanniques qui apparaît à la fin des années 60 et au début des années 70.

Kes est typiquement le résultat de cette seconde vague, qui compte dans ses rangs, outre Ken Loach, Mike Leigh et Stephen Frears. Il répond parfaitement à ce cinéma « minimaliste », dans le budget comme dans l’ampleur donnée au regard qui se concentre sur des micro-sociétés, les laissés-pour-compte du contrecoup conservateur (confirmé par l’ère Thatcher) qui suivit la libération sexuelle et les illusions sociales et égalitaires des décennies précédentes.

Outils

Bibliogaphie

Kes, Barry Hines, coll. Folio Junior, Gallimard, 1982.
The films of Kenneth Loach, Georges McKnight, Ed. Greenwood, 1995. (en anglais)

Le faucon favori des princes, Corinne Beck et Elisabeth Rémy, coll. Découvertes, Gallimard, 1990.

Trente ans de cinéma britannique, Roland Lacourbe et Raymond Lefèvre, Ed. Cinéma 76, 1976.
Le nouveau cinéma britannique, Philippe Pilard, Ed. Hatier, 1989.
Histoire du cinéma britannique, Philippe Pilard, Ed. Nathan, 1996.
L'Angleterre et son cinéma, Olivier Barrot, Cinéma d'aujourd'hui n°11.
Le cinéma anglais, Freddy Buache, Ed. l'Age d'homme, 1978.

Vidéographie

Raining Stones, Ken Loach. Distribution ADAV n° 8 942
Les virtuoses, Mark Herman. Distribution ADAV n° 19 744

Films

Citizen Ken Loach de Karim Dridi
Dockers de Liverpool (Les) de Ken Loach
Cinéma britannique aujourd'hui : la tradition des francs-tireurs (Le) de N.T. Binh