Guerre est déclarée (La)

France (2011)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Prix Jean Renoir des lycéens 2011-2012

Synopsis

Roméo et Juliette forment un jeune couple parisien vivant un amour absolu. Ils donnent naissance à un enfant, Adam, à qui on diagnostique à l’âge de 18 mois une tumeur au cerveau. C’est alors le long parcours du combattant contre la maladie, Roméo et Juliette partent littéralement en guerre contre le cancer qui ronge leur enfant et puisent une énergie sans bornes dans l’amour les liant l’un à l’autre. C’est l’histoire de cet élan vital et de cet amour fou qui est racontée comme s’ils ne s’étaient rencontrés que pour affronter cette épreuve ensemble.

Distribution

Valérie Donzelli : Juliette
Jérémie Elkaïm: Roméo
Elina Lövensohn : Alex
Michèle Moretti : Geneviève
César Desseix : Adam à 18 mois
Gabriel Elkaïm : Adam à 8 ans
Brigitte Sy : Claudia
Philippe Laudenbach : Philippe
Bastien Bouillon : Nikos
Béatrice de Staël: Dr Prat
Anne Le Ny : Le docteur Fitoussi 
Frédéric Pierrot : Le professeur Sainte-Rose 
Elisabeth Dion : Dr Kalifa IGR 
Laure Marsac : L’auxiliaire puéricultrice 
Emmanuel Salinger : Le radiologue 
Serge Bozon : Le gifleur 
Riad Sattouf : Le cuistot
Esteban Carvajal Alegria : Le garçon de l’Open kiss’
Katia Lewkovicz : Jeanne
Alain Kruger : Harry

Générique

Scénario : Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm
Directeur de la photographie: Sébastien Buchmann
Superviseur musical : Pascal Mayer
Monteuse : Pauline Gaillard
Chef décoratrice : Gaëlle Usandivaras
Directrice du casting : Karen Hottois
1er assistant réalisateur : Marie Weinberger
Costumière : Elisabeth Mehu
Ingénieur du son :  André Rigaut
Mixage : Laurent Gabiot
Monteur son : Sébastien Savine
Maquilleuse : Valérie Donzelli
Coiffeuse : Valérie Donzelli

Producteur exécutif : Serge Catoire
Producteur associé : Xavier Giannoli
Distributeur France : Wild Bunch Distribution

Autour du film

C’est en attendant la sortie de La Reine des pommes (il s’était écoulé un an et demi entre le tournage du film et sa distribution en salle) qu’est venue l’envie à Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm de raconter l’histoire de leur combat face à la maladie de leur fils. L’écriture de La Guerre est déclarée a été conçue à partir du journal de bord qu’avait tenu Valérie Donzelli pendant les années de traitement de son fils. Elle avait noté essentiellement les faits bruts, les conversations avec les médecins et c’est à partir de ce matériau qu’elle a souhaité réaliser un film d’action sur le couple. L’idée était de raconter l’histoire de personnages trentenaires n’étant pas du tout préparés à un événement tel qu’une maladie grave. Cette dernière va moins être appréhendée comme un accident de la vie que comme un rendez-vous pour le couple. Mais bien au-delà d’un désir de la réalisatrice de raconter son histoire, le film est né avant tout d’un profond désir de cinéma. 

Pistes de travail

Autobiographie ou autofiction ?

Le film revendique haut et fort son caractère intimement personnel  et crée – fait exceptionnel au cinéma – une continuité entre les personnes réelles à qui sont arrivés les événements, les co-acteurs et la réalisatrice : Valérie Donzelli y joue son propre rôle à l’écran avec son compagnon et leur fils (le petit garçon du début du film). Cette imbrication entre la réalité et la fiction confronte le spectateur à un dispositif original : il n’est pas en présence d’un reportage ou d’un documentaire qui enregistrerait des événements réels au moment où ceux-ci se produisent,  mais il n’est pas non plus en présence d’une fiction, fondée sur une intrigue originale créée pour les besoins du film. Dès lors, de quel genre relève La Guerre est déclarée ? 

On sera tenté de parler d’ « autobiographie », telle que la définit le théoricien littéraire Philippe Lejeune : « le récit rétrospectif en prose qu’une personne fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle ». Et, toujours avec Philippe Lejeune, on évoquera l’existence d’un « pacte autobiographique » conclu entre l’auteur et le spectateur. Il y a pacte dans la mesure où, sans ambiguïté, l’auteur s’engage à se montrer tel qu’il est « dans toute la vérité de la nature de [son] récit autobiographique ». Telle semble bien la démarche de Valérie Donzelli qui décide d’exposer un épisode particulièrement douloureux et marquant de sa vie dans un esprit de vérité, pour le partager avec le spectateur dont elle attend en retour un jugement loyal.

Or, ce n’est pas si simple qu’il y paraît : par définition, l’autobiographie suit un déroulement chronologique scrupuleux, le film est structuré à la manière d’un récit classique autour de la maladie de l’enfant, de sa découverte à sa rémission définitive.  Alors que l’autobiographie obéit à un principe de réalité et de vraisemblance, Valérie Donzelli déroge à cette règle en multipliant les effets poétiques qui ne relèvent d’aucun naturalisme comme, par exemple, les passages chantés ou l’intervention de voix off qui ne sont pas définies. Au lieu de faire entendre la voix d’un auteur unique qui, dans l’autobiographie, commente les événements qui lui sont arrivés avec le recul, elle fait intervenir trois narrateurs différents. 

Peut-être convient-il de parler d’ « autofiction », apparue en 1977 sous la plume de l’écrivain Serge Doubrovsky. À la différence de l’autobiographie dont elle est un avatar, l’autofiction vise des vies ordinaires et surtout, elle peut s’ouvrir à la fiction et se permettre des libertés d’écriture.  

Le mélange des genres et des registres

La Guerre est déclarée se distingue aussi par l’enchevêtrement des genres cinématographiques, des rythmes de narration, et par la multiplicité des registres et des styles qu’il convoque.  Ainsi, il aligne des scènes mélodramatiques, des scènes burlesques relevant de la pure comédie, des intermèdes chantés faisant référence à des comédies musicales. Dans un film évoquant le difficile sujet d’un enfant gravement malade, les passages obligés de l’annonce de la maladie, des diagnostics pessimistes ne sont pas esquivés. Ils sont complètement assumés comme dans la séquence de la chaîne téléphonique lorsque Juliette vient d’apprendre l’existence de la tumeur. Au son de l’allegro de « l’Hiver » des Quatre Saisons de Vivaldi, les personnages s’effondrent tour à tour, provoquant une forte émotion, par identification et empathie, chez le spectateur. Dans le même temps, Valérie Donzelli a créé des séquences de pure comédie qui côtoient des scènes difficiles comme celle de la conversation entre Roméo et Juliette la veille de l’opération d’Adam, lorsqu’ils imaginent leurs peurs respectives portées à leur plus haut niveau d’incongruité. Cette scène très drôle est à la fois une véritable bouffée d’oxygène pour eux et une respiration émotionnelle pour le spectateur. Valérie Donzelli souhaitait ces ruptures de ton d’une scène à l’autre, voire à l’intérieur d’une même séquence ; elle a mis en scène de vrais personnages de comédie comme la « copine d’avant », très B.C.B.G., rencontrée par hasard, qui se lamente sur les petits bobos que son fils attrape à la crèche. 

La réalisatrice invite le genre de la comédie musicale avec l’intermède chanté par Roméo et Juliette alors qu’ils sont sur le point de se rejoindre la première fois après l’annonce de la maladie d’Adam. Placés au sein d’un même cadre alors qu’ils sont dans des espaces diégétiques différents (chacun dans une voiture), ils se déclarent leur amour par chanson interposée, chanson au texte naïf et touchant qui n’est pas sans faire penser au cinéma de Jacques Demy. 
 L’autre référence cinéphilique assumée est la séquence « truffaldienne » du début du film montrant l’amour entre Roméo et Juliette sur la musique de l’émission Radioscopie composée par  Georges Delerue. Leur parcours dans Paris (la course sur une passerelle ressemble furieusement à celle de Jules et Jim), l’importance des livres et des mots (titres d’ouvrages, enseignes de cafés, librairie derrière l’arrêt de bus), les ouvertures et fermetures à l’iris sont autant de clins d’œil à  la Nouvelle Vague.

Par ces ruptures de ton, ce mélange des genres, des registres et des références, par la bande originale très éclectique, La Guerre est déclarée se donne comme un film original, sublimant le quotidien par l’ivresse de son écriture.

Transformer la fatalité en destin, le destin en liberté

La Guerre est déclarée est d’abord une histoire d’amour, dans laquelle Valérie Donzelli choisit de prolonger le coup de foudre entre Roméo et Juliette. Jérémie Elkaïm déclarait dans une interview : « On voyait moins la maladie comme un accident de la vie que comme un rendez-vous pour le meilleur et le pire ».
Et de fait, le  couple mène plus un combat pour lui-même que contre la maladie. La chance à saisir est celle de vivre une grande aventure, vécue moins comme une fatalité que comme un destin, celui de l’intensification de leur amour et de leur existence par cette épreuve. 
 La course en est le geste symbolique : tous deux se font fort de faire durer leur amour dans la lignée de la course entamée au début du film par la séquence « truffaldienne ». La course continue mais cette fois-ci dans un contexte de déclaration de guerre à la maladie (l’expression « la guerre est déclarée » est dans la diégèse mais à l’occasion du début de la seconde guerre du Golfe en 2003). Le motif récurrent emblématique du film est effectivement celui de la course :  les promenades dans Paris d’un couple amoureux, la course folle et désespérée de Juliette dans un couloir d’hôpital, les joggings quotidiens plus ou moins dynamiques selon la dénivellation du terrain ou le tonus du couple. C’est un véritable marathon auquel se livre le couple pour combattre la maladie, ennemi invisible mais représenté métaphoriquement et de façon anxiogène par des extraits d’un film scientifique de Paul Painlevé sur les cristaux liquides. La course permanente, l’énergie vitale font partie de la stratégie de guerre de Roméo et Juliette qui se comportent comme de petits généraux établissant des règles précises que l’entourage doit appliquer. C’est simple : ne pas disperser son énergie, ne pas essayer d’en savoir plus que les médecins, être en forme physique, ne pas spéculer, échelonner les objectifs, ne retenir que le positif… Et quand la stratégie de survie en milieu hospitalier connaît des défaillances ou que le couple se dispute suite à un retard de Roméo à l’hôpital, que la question du « pourquoi » s’insinue,  Juliette rétorque de façon magnifique : « Parce que l’on est capables de le surmonter ».

Leur force réside dans leur amour mais, comme on l’apprend de manière furtive à la fin du film, le couple finit par se séparer, consentant ce tribut pour que l’enfant survive. La Guerre est déclarée se conclut sur ce commentaire épique, en forme d’oxymore, prononcé par une narratrice sur des images du couple dans une fête foraine : « Ils sont restés solides, détruits, certes mais solides ». 

La Guerre est déclarée est donc un film politique, si on l’entend, comme certains critiques l’ont souligné, comme le combat d’un couple contre le totalitarisme du malheur, une ode à la vie à deux. L’élan vital du film accouche des images du bonheur familial avec un ralenti sur le couple et l’enfant âgé de huit ans, cette dernière phrase qui revient au professeur Sainte-Rose : « Je suis très heureux pour vous ». Un « vous » qui concerne aussi le spectateur.  Il est évident que le film a une fonction cathartique pour le couple Donzelli-Elkaïm qui exorcise ainsi les souffrances endurées lors de la maladie de leur enfant, mais aussi pour le spectateur qui par identification « purgera ses passions ». 

Source : Réseau Canopé, rédaction par Cécile Marchocki, professeur d’Histoire-géographie

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