Et vogue le navire

Italie (1983)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

Archives lycéens, Lycéens et apprentis au cinéma 1998-1999

Synopsis

Sur le port de Naples, un matin juillet 1914, les cendres de la célèbre cantatrice Edmea Tetua sont portées à  bord du Gloria N. Ce transatlantique lève l’ancre pour l’île d’Erimo, où naquit la Tetua et au large de laquelle ses cendres seront dispersées, lors d’une cérémonie funèbre qui réunira tous ceux qui l’ont aimée, admirée, enviée ou jalousée, et qui sont du voyage. Le journaliste Orlando nous présente ces passagers hauts en couleurs, soumis à  des turbulences de plus en plus terribles : aux querelles intestines succède un conflit militaire qui fait basculer le monde dans la Première Guerre mondiale… et couler le Gloria N. Mais Orlando a pu trouver refuge sur une chaloupe, et il nous raconte le naufrage, tandis que Fellini nous dévoile comment il l’a reconstitué, en studio, à  Cinecittà .

Générique

Producteur d’origine : Gaumont, France 2 Cinéma
Distributeur d’origine : Gaumont Distribution
Détenteur des droits actuel : Gaumont, France 2 Cinéma
Distributeur actuel : Gaumont
Titre original : E la nave va

Réalisation : Federico Fellini

Scénario et intertitres : Federico Fellini, Tonino Guerra et, pour le livret, Andrea Zanzotto

Image : Giuseppe Rotunno

Musique : Gianfranco Penizio sous la direction de l’auteur, et musiques de Giuseppe Verdi (La Traviata, Aïda, Nabucco, La force du destin), Camille Saint-Saëns (Le carnaval des animaux), Georges Bizet (Carmen), Gioacchino Rossini (Guillaume Tell), Claude Debussy (Clair de lune)

Décors Dante Ferretti

Montage : Ruggero Mastroianni

Peintre décorateur : Italo Tomassi

Interprétation

Orlando / Freddie Jones

Ildebranda Cuffari / Barbara Jefford

Edmea Tetua / Janet Suzman

Sir Reginald Dongby / Peter Cellier

Le Grand-Duc / Fiorenzo Serra

Princesse Lherimia / Pina Bausch

Le Comte de Bassano / Pasquale Zito

Teresa Valegnani / Elisa Mainardi

Ricotin / Jonathan Cecil

Durée 2h12

Sortie à Paris 4 janvier 1984

Autour du film

E la nave va nous raconte comment auront été dispersées les cendres de la plus grande cantatrice de tous les temps (la Tetua, inspirée par la Callas). Mais le récit qui, plus profondément, intéresse Fellini, est celui des funérailles de la société qui assiste aux funérailles de la Tetua. La grande bourgeoisie qui embarque sur l’immense navire fellinien vient du siècle passé et n’a plus d’avenir : cette société-là est en train de sombrer. Mais c’est dans l’inconscience et l’aveuglement que chacun avance vers la catastrophe, car le lien avec la réalité est ici perdu (ce que suggère avec force le décor anti-réaliste).

Deux éléments mettent principalement à distance la réalité. La représentation : conviés à une cérémonie funéraire, les personnages du film sont eux-mêmes prisonniers d’un cérémonial mondain, et en constante représentation, s’observant les uns les autres, chacun voulant être reconnu comme ayant été le plus proche de la Tetua (c’est-à-dire de la gloire, du talent, mais aussi de la mort). Le journaliste, Orlando : il a un rôle de médiateur entre nous la réalité, qu’il dénature en perdant sa descrpition dans des détails (scène des présentations), créant un effet de brouillage au lieu de transmettre l’information. La réalité semble donc fuyante, hors de portée, et quand elle surgit dans ce monde de fantômes et de fantoches, elle dérange forcément : la mouette (qui entre dans la salle à manger), le rhinocéros (qui empeste) puis les réfugiés serbes représentent tour à tour, et graduellement, cette vie qu’on ne peut maîtriser, cette réalité ici toujours en position de faiblesse, menacée, mais qui manifeste violemment son droit d’existence.

Frédéric Strauss



E la nave va marque, surtout après la très carnavalesque et pamphlétaire Cité des femmes, une sorte de rupture dans la « manière » fellinienne. On y retrouve certes quelques-uns des plus fameux « fantasmes » du cinéaste, qui font presque figure d’institutions à l’intérieur de son œuvre et de son univers : le bateau-spectacle d’Amarcord, l’océan originel (en plastique, comme dans Casanova), le monstre naufragé de La dolce vità, etc. Toutefois son imagerie visionnaire s’y révèle plus retenue, plus sereine et plus humble, même si la métaphore du navire comme microcosme du « vieux monde » peut paraître d’une grandiloquence un peu usée.

Ce qui est beau, fort et émouvant dans le film, c’est qu’il nous parle de la mort, de la fin du monde, à partir de constantes références originelles. Le ton et la féérie de la fable, la magie des artifices, la somptueuse évocation des débuts du cinéma sur laquelle s’ouvre le film, la présence de la mer immémoriale et celle, finalement cruciale, du monstre préhistorique, sont autant d’éléments qui nous renvoient à l’origine de toutes les créations, laissant pointer à travers le conte apocalyptique une forme d’optimisme obstiné et malicieux (…).

Jacques Valot, La Saison cinématographique 1984.

Pistes de travail

Il est intéressant de repérer les aspects de E la nave va qui se rattachent à l’ensemble de l’œuvre de Fellini, et font écho à des éléments présents dans ses autres films. On notera notamment ces deux centres d’intérêt caractéristiques, et ici liés :



La cérémonie

Le cinéma de Fellini est rythmé par des cérémonies en tous genres, processions religieuses (La Strada, La dolce vità), cortèges (Le Satyricon), défilés militaires (Amarcord, Fellini Roma). Chez Fellini, les cérémonies n’empêchent pas l’errance de la société, et sont souvent un révélateur de son désordre. Dans E la nave va, la cérémonie est à la fois religieuse et militaire, mais le film nous confronte finalement à un monde sans dieu (la croyance des personnages est fétichiste, païenne, culte de l’image de la Tetua), et sans maître (le vainqueur de la bataille navale importe peu). C’est le chaos qui est intéressant.



La décadence

Le déclin du monde jusqu’à une mort qui peut être joyeuse est un thème cher à Fellini, qui l’a illustré notamment dans La dolce vità et Le Satyricon, et qui déclarait : « Le naufrage, la catastrophe, l’apocalypse m’ont toujours procuré une sensation d’excitation, d’exaltation. Après le naufrage, tout peut recommencer : le fait que toutes les certitudes s’écroulent me fait me sentir plus jeune ».



Fiche mise à jour le 5 octobre 2004

Expériences

Après La Cité des femmes (1980), Fellini travaille pendant trois ans sur ce qui va devenir E la nave va. Le scénario, écrit avec Tonino Guerra, trouve son origine dans un petit article que le cinéaste lit par hasard dans un quotidien : on y raconte la découverte, chez un vieux père jésuite, d’une longue correspondance avec un ambassadeur hongrois. En s’adressant à lui, le père jésuite désirait connaître les causes du déclanchement de la Première Guerre mondiale, et les explications données dans ces lettres contredisaient tous les historiens et tous les récits des manuels scolaires. Fellini est fasciné par l’idée que les faits historiques relatés depuis des décennies puissent être faux : toute notre histoire ne serait que mensonge et illusion… Si cette perspective séduit Fellini, c’est qu’elle rencontre des préoccupations cruciales pour lui. Au début des années 80, le cinéma italien traverse en effet une crise terrible : les salles se vident, la grande majorité des films produits se complaisent dans la vulgarité et rivalisent d’indigence. C’est tout le cinéma tel que l’a aimé et pratiqué Fellini qui semble sur le point de disparaître : cet art ne serait-il qu’une illusion ? E la nave va reprend cette idée du faux, mais aussi de la mort, à travers une longue cérémonie funéraire sur une mer de plastique.



Place dans le courant



Pour Fellini, le cinéma est une réappropriation de la réalité, et de la mémoire, par les constructions des images et de l’imaginaire. A partir de La dolce vità (1960), c’est dans le studio 5 de Cinecittà que Fellini va recréer sa réalité, et après sa mort, le 31 octobre 1993, c’est dans ce studio 5 que les Romains viendront saluer la dépouille du cinéaste, ainsi que dans une église. Le studio symbolise la foi de Fellini dans le cinéma, dans sa force de représentation, d’évocation. Hollywood italien, les studios de Cinecittà sont la patrie de E la nave va, le cadre idéal du cinéaste démiurge. Pendant le tournage du film, la presse italienne avait rebaptisé Cinecittà Fellinopolis. Les deux moments clés de E la nave va (l’ouverture et le finale) offrent le spectacle d’une pensée du cinéma dans la perspective du tournage en studio. L’ouverture nous montre comment la mécanique du cinématographe des origines devient, peu à peu, plus sophistiquée, et finit par permettre une maîtrise parfaite de l’artifice : le son s’ajoute à l’image, puis vient la couleur, et le triomphe du décor, de l’illusion. Le finale, qui révèle l’envers du décor, est un hommage à Cinecittà, et plus généralement au cinéma en studio, à toute la machinerie qui donne forme au rêve. C’est aussi pour Fellini une manière de dire qu’il a raconté cette histoire de de son point de vue, qui n’est pas celui d’un historien ou d’un politicien, mais celui d’un homme de spectacle.