Deep End

Allemagne, États-Unis (1970)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2012-2013

Synopsis

Adolescent de 15 ans, Mike se rend à son tout premier jour de travail : il vient d’être embauché dans un établissement de bains publics de l’East End londonien. Sur place, sa collègue Susan est chargée de lui présenter les lieux. Le jeune homme est tout de suite attiré par cette jolie rousse plus âgée que lui. Alors qu’il découvre une atmosphère étrange autour de la piscine, Mike doit faire face aux avances d’une cliente échaudée. Peu à peu, Susan joue avec l’inexpérience du garçon, profitant de son admiration candide pour le faire plonger dans une dangereuse spirale de fantasmes et d’obsession…

Générique

Titre original : Deep End
Réalisation : Jerzy Skolimowski
Scénario : Jerzy Skolimowski, Jerzy Gruza, Boleslaw Sulik
Image : Charly Steinberger
Son : Caaarsten Ulrich, Christian Scubert
Montage : Barrie Vince
Musique : Cat Stevens and The Caaan
Décors : Tony Pratt, Max Ott Jr.
Production : Maran Films, Kettledrum Films
Distribution : Carlotta films
Couleurs
Durée : 1h30
Sortie en France : 13 juillet 2011 (première sortie décembre 1971)
Interprétation
Jane Asher/ Susan
John Moulder-Brown / Mike
Karl Michael Vogler / Professeur d’éducation physique
Diana Dors / grosse dame passionnée de rugby
Christopher Sandford / Chris, fiancé de Susan
Erica Beer / caissière

Autour du film

On commence par beaucoup rire quand le garçon, qui est employé dans un établissement de bains publics, se trouve en butte aux assauts de dames mûres que sa chair fraîche affole. Puis, insensiblement, malgré les gags qui ponctuent le récit, le ton devient plus grave, plus grinçant. Empêtré dans sa passion, jaloux, maladroit, l’innocent Roméo s’attache aux pas de sa bien-aimée, et tandis qu’autour de lui la ville (Londres) s’agite et le roule dans ses vagues, tandis que partout il se heurte au mur de la laideur, de la mesquinerie et de la sottise, la réalité quotidienne se transforme à ses yeux (à nos yeux) et, du sordide, glisse dans le fantastique. Fantastique qui annonce l’ultime scène du film, ce drame cauchemardesque par quoi brutalement l’aventure prend fin.

La mise en scène est d’un virtuose – vigueur, intelligence, souplesse, – sans que jamais cette virtuosité ne se traduise par des effets gratuits. Skolimowski donne constamment l’impression d’improviser la forme de son récit. Le rythme est assuré par un enchaînement rapide de faits saisis sur le vif, de bribes de conversations, de virevoltes inattendues, qui sont autant de coups de projecteurs sur les deux principaux personnages.

Jerzy Skolimowski a terminé ses classes. Avec Deep End il se hausse au niveau des meilleurs réalisateurs européens de sa génération.

Jean de Baroncelli / Le Monde 16 décembre 1971

Sous ses apparences de comédie outrancière ou de joyeux bizutage, Deep End dissimule un drame cruel de l’adolescence qui navigue entre thriller psychologique et tragédie romantique. Avec un sens ahurissant de la composition plastique, Jerzy Skolimowski suit la déambulation d’un garçon hanté par l’image d’un amour insaisissable. Cette oeuvre au ton instable est une plongée frénétique dans l’East End, négatif sinistre du Swinging London qui invoque les ambiances de Répulsion (Roman Polanski) ou de Blow-Up (Michelangelo Antonioni). Traversé par la musique des seventies, de la folk-pop de Cat Stevens au rock expérimental du Groupe Can, Deep End est l’un des films emblématiques du cinéma indépendant.

Jerzy Skolimowski, l’oeil du peintre

Le cinéma de Jerzy Skolimowski ne ressemble à aucun autre, à l’image de cet artiste protéiforme qui se définit aussi bien comme un peintre ou un poète et qui a été boxeur dans une vie précédente. Devant Deep End, on est saisi par l’éclatant équilibre des couleurs et la finesse de la composition picturale. Des murs entiers peints en vert, rouge, jaune, comme chez Jacques Demy. La chevelure rousse de Jane Asher détourée par la neige, on pourrait être chez Douglas Sirk. Et à chaque instant, la puissance visuelle de l’image concentre les émotions contradictoires des personnages, s’attirant ou se repoussant en une abstraction sentimentale.

L’envers des swinging sixties

En donnant le rôle de la « Soho bitch » à Jane Asher, qui est alors la petite amie de Paul McCartney et par extension de toute l’Angleterre branchée, Jerzy Skolimowski saccage les clichés des Swinging Sixties. Pire, il tire de sa retraite la voluptueuse Diana Dors, autrefois appelée « la Marilyn anglaise », et lui fait jouer une scène délirante dans laquelle elle atteint l’orgasme en louant les prodiges de l’attaquant vedette de Manchester United : George Best. Libéré du poids du régime polonais qu’il vient de fuir, Jerzy Skolimowski s’amuse, misatirique, mi-dépité, des libertés prétendues de l’Europe de l’Ouest. Son compatriote et ami Roman Polanski en avait filmé le « dead end » (Cul-de-sac). Le « deep end » de Skolimowski, quant à lui, désigne aussi bien le fond de la piscine que le quartier prolétaire de l’East End, antagoniste décrépi et zone refoulée du Swinging London.

Une bande originale culte

 
« But I might die tonight » (« Je pourrais mourir ce soir »). Portées par le chant rauque de Cat Stevens, ces paroles prophétiques ouvrent Deep End. Si les mots sont de Skolimowski luimême, le lyrisme du célèbre songwriter britannique donne à la métaphore tout son sens juvénile : crier sa rage de vivre en tentant effrontément la mort. Il faut dire qu’en 1969-70, Cat Stevens est une icône pop qui vient de subir une grave crise de tuberculose. Au sommet de sa carrière, il enchaîne les tubes comme Wild World ou Father and Son mais commence en parallèle une quête mystique et contestataire qui le mènera à sa conversion à l’islam en 1977. Plus tard dans le film, l’inoubliable séquence nocturne où Mike traque Susan dans les rues de Soho est électrifiée par le Mother Sky du groupe culte Can. Cette piste lancinante de près de 15 minutes mêle un groove extatique à un rythme endiablé sur lequel se pose la voix emblématique du chanteur Damo Suzuki. Figure phare du krautrock (courant psychédélique d’Allemagne de l’Ouest) et fervent disciple de Stockhausen, Can nous rappelle que Deep End a été en partie tourné à Munich. La dilatation temporelle que suggère le morceau contribue à la mise en scène de Skolimowski qui mélange les repères et pervertit les certitudes. En joignant ces deux pôles du rock des seventies, l’un populaire et l’autre avant-gardiste, la bande originale de Deep End provoque un court-circuit artistique qui peut définir le film : hétéroclite et bouillonnant.

Carlotta films (dossier de presse)

Vidéos

L’âge du rôle

Catégorie :

Adolescent plongé dans un air du temps précis et filmé de manière presque documentaire, Mike n’est pas qu’un alter ego de Skolimowski plus jeune, encore moins une représentation mélancolique de sa jeunesse. Deep End est un des premiers films à prendre l’adolescence comme plaque sensible sur laquelle viennent s’inscrire au fer rouge les traits saillants d’une époque ; c’est aussi l’un des premiers où un personnage de 15 ans est joué par un acteur qui a quasiment l’âge du rôle, ouvrant la voie à des nombreux cinéastes qui feront de l’adolescence leur objet.

Texte et réalisation : Gaël Lépingle, Ciclic.

Tout corps plongé dans l’eau

Catégorie :

Les enjeux de mise en scène de Deep End peuvent être appréhendés de manière purement « physique », depuis les épreuves d’un corps : celui de Mike, 15 ans, confronté au monde.

Texte et réalisation : Gaël Lépingle, Ciclic.

Outils

Libération (interview de John-Moulder-Brown par Philippe Azoury)