De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites

États-Unis (1973)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2019-2020

Synopsis

Béatrice Hunsdorfer est une veuve d’une quarantaine d’années. Elle et ses filles, Ruth et Matilda, luttent pour survivre dans une société qu’elles comprennent à peine. Béatrice rêve d’ouvrir un salon de thé élégant, mais ne dispose pas des ressources nécessaires pour atteindre son but. Ruth, qui est épileptique, est une adolescente rebelle, alors que Matilda est une jeune fille timide, mais très intelligente et idéaliste. Cette dernière trouve le réconfort dans le soin qu’elle prodigue à son animal de compagnie, un lapin, et dans les projets scientifiques qu’elle réalise avec l’école (l’une de ces expériences donne son nom au titre du film). L’expérience scientifique de Matilda est censée montrer combien une petite quantité de radium affecte les marguerites ; certaines meurent, mais d’autres évoluent avec des mutations étranges mais très belles, qui diffèrent totalement des plantes originales. De la même manière, Matilda a réussi à s’en sortir, malgré une existence difficile, dans une maison délabrée d’un quartier de classe moyenne. Elle a appris comment vivre avec sa mère, dont le comportement est souvent très embarrassant, tout en évitant de devenir comme elle. A contrario, Ruth semble vouée à reproduire le schéma familial, et subit pleinement l’influence de la personnalité instable de Béatrice Hunsdorfer.

Distribution

• Joanne Woodward : Béatrice
• Nell Potts : Matilda
• Roberta Wallach : Ruth
• Judith Lowry : Nanny
• David Spielberg : M. Goodman
• Richard Venture : Floyd

Générique

• Titre original : The Effect of Gamma Rays on Man-in-the-Moon Marigolds
• Réalisation : Paul Newman
• Scénario : Alvin Sargent d’après la pièce de Paul Zindel
• Dialogues : Alvin Sargent
• Production : John Foreman et Paul Newman
• Décors : Gene Callahan, Richard Merrell
• Costumes : Anna Hill Johnstone
• Musique : Maurice Jarre
• Photographie : Adam Holender
• Montage : Evan A. Lottman (de)
• Son : Al Nahmias, Katherine Wenning
• Distribution : Twentieth Century Fox Film Corporation (international), Splendor Films (France)
• Pays d’origine : États-Unis
• Langue : anglais
• Format : Couleurs – 1,85:1 – Mono
• Genre : Drame
• Durée : 100 minutes

1973 : Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes pour Joanne Woodward

Autour du film

C’est une œuvre d’une séduisante richesse que Paul Newman réalise en portant à l’écran en 1972 De L’influence des rayons gamma sur les marguerites, une pièce de théâtre écrite en 1964 par l’Américain Paul Zindel. Le comédien s’avère, à l’occasion de cette troisième réalisation, un cinéaste particulièrement convaincant, notamment par sa capacité à y parcourir avec brio un large spectre thématique. Paul Newman confère de la sorte à son film une finesse polysémique qui, plus de quarante ans plus tard, demeure parfaitement opérante. Car ne se cantonnant pas à la seule chronique intimiste, registre qu’il travaille déjà avec réussite, De l’influence… s’affirme en outre comme une réflexion à l’âpre lucidité, mais non dénuée d’optimisme, sur la crise multiple secouant alors l’Amérique nixonienne.

Mais sans doute le film s’imposera-t-il d’abord au spectateur par sa forte dimension psychologique. En cela fidèle au propos de la pièce de Paul Zindel, Paul Newman réunit en effet dans De L’influence… les ingrédients d’un puissant psychodrame familial. L’essentiel de l’intrigue est ainsi constitué par les rudes tensions opposant Béatrice – une mère quadragénaire oscillant entre abattement dépressif et agressivité hystérique – à chacune de ses deux filles encore adolescentes : la brune Ruth et sa cadette, la blonde Matilda. En s’attachant ainsi aux membres de ce trio affectif dysfonctionnant, et en exposant sans fard les affrontements qui le secouent, la caméra de Paul Newman délimite un espace cinématographique placé sous le signe de l’intime. Pareille inscription est, par ailleurs, comme soulignée par les choix de l’acteur-cinéaste en matière de distribution. Réunissant à la fois l’épouse de Newman – Joanne Woodward trouvant avec le personnage de Béatrice matière à une composition magistrale – et l’aînée des enfants du couple – Nell Potts, bouleversante incarnation de la sensible et taciturne Matilda -, le casting semble ainsi donner au film des allures de family-movie de luxe !

Intime, De L’influence… l’est aussi par les lieux dans lesquels Paul Newman situe, le plus souvent, ses personnages. La demeure familiale constitue ainsi le principal décor du film. Le réalisateur en fait le cadre privilégié de séquences en huis clos. Les unes se déroulent entre la cuisine et le salon. La réalisation transforme ces lieux théoriquement dévolus à la convivialité et au partage en champs récurrents des batailles affectives opposant la mère et ses filles. Ces endroits sont plus que remplis d’objets – monceaux de vaisselle abandonnés sur l’évier, meubles entassés dans le living-room – saturant l’espace à l’en rendre étouffant. Photographiées dans une semi-pénombre constante, pareillement claustrophobe, ces « cuisine et dépendances » deviennent l’évident miroir d’un système relationnel asphyxiant. Quant aux effets – violents – de ce dernier, ils se donnent à voir dans le cadre des chambres des personnages, autres parties de la demeure auxquelles Paul Newman attribue une fonction majeure.

D’un abord pourtant plus avenant que les pièces communes aux limites de l’insalubrité, la rose et proprette chambre partagée par Matilda et Ruth est ainsi le théâtre d’un épisode à l’impressionnante brutalité. Celui-ci retrace la crise d’épilepsie affectant l’aînée : en une série de gros plans alternant entre le visage contracté de Ruth et ses membres convulsés, la réalisation fait du corps de Ruth la saisissante expression physique du trauma semé dans la psyché de la fille par sa mère. Quant à cette dernière, c’est une manière de chambre mortuaire que Paul Newman lui fait occuper. Au cœur de l’espace personnel assigné par le cinéaste à Beatrice trône un lit jamais défait, tel celui sur lequel on expose la dépouille d’un défunt. Se dégage immanquablement de l’endroit une sensation de veillée funèbre, parachevée par la lampe de chevet vieillotte n’éclairant que chichement des murs au papier-peint pâlot et fané.

Décor certainement central de De L’influence…cette maison Hunsdorfer au bord de la chute n’en est cependant pas l’unique lieu. Et, n’hésitant pas à prendre de fructueuses libertés avec le matériau théâtral dont il s’inspire, Paul Newman transporte régulièrement sa caméra en dehors des murs de l’angoissante demeure. Quittant le champ spatial et mental du privé, le cinéaste en vient, lors de ces échappées, à embrasser la collectivité états-unienne. Se révèle alors la dimension politique d’un film qui se veut aussi une manière de discours sur le – piteux – état de la nation à l’orée des 70’s.

Une volonté que l’artiste engagé que fut Paul Newman manifeste, en réalité, dès les premiers instants de son film. C’est en effet sous le patronage discret, mais certainement répété, de la bannière étoilée que se place d’emblée De L’influence… Quelques-uns de ses plans inauguraux inscrivent ainsi dans le champ visuel du spectateur des références visuelles au drapeau états-unien. Elles prennent d’abord la forme d’un jeu de citations avec les composantes colorées et formelles de la star-spangled banner lors de la première séquence montrant, notamment, Matilda quitter sa high-school au terme d’une journée de cours. Parmi la foule de collégiens fendue par la fille de Béatrice, le pull-over de l’un d’entre eux combine les couleurs bleu, blanc et rouge, tout en arborant sur sa partie supérieure des motifs de rayures et d’étoiles évoquant les stars and stripes nationales. Quelques instants plus tard, c’est au tour du classeur d’une adolescente de présenter de nouveau une décoration à la fois tricolore, stellaire et rayée.

Enfin, les couleurs nationales américaines se dessineront explicitement à l’écran lorsque Paul Newman filmera Matilda dans la voiture de sa mère, en route pour la maison familiale. Un autocollant à l’effigie du drapeau américain est en effet collé sur l’une des vitres du véhicule, apparaissant à l’arrière-plan d’une série de plans rapprochés sur le visage de l’adolescente. Notons, en outre, que l’étendard états-unien réapparaîtra par la suite. Par exemple lors de scènes dévolues au cours du professeur de sciences de Matilda : c’est en effet sur fond d’un conséquent drapeau américain, pendant à la droite du tableau noir, que le bienveillant monsieur Goodman (David Spielberg) disserte sur la nature atomique de l’univers…

En convoquant ainsi la bannière étoilée, Paul Newman dévoile donc que De L’influence… ne s’attache pas au seul sort d’une famille américaine mais, en réalité, à celui du pays tout entier. Or c’est un destin a priori fort sombre que le film semble envisager pour les États-Unis. Le pays apparaît d’abord comme économiquement épuisé. Les plans extérieurs de la demeure des Hunsdorfer montrent une bâtisse aussi décatie que le jardin pelé et les rues aux trottoirs défoncés qui l’entourent. Paul Newman enregistre ainsi de manière quasi-documentaire une Amérique white trash où le travail commence à manquer : ce que révèle notamment un dialogue entre Béatrice et son voisin, un cheminot au chômage partiel. Et lorsque la femme sollicite un crédit pour ouvrir un petit restaurant, un banquier frileux lui oppose en jargon technocratique une fin de non-recevoir, révélant ainsi un essoufflement avancé de l’esprit d’entreprise dans la nation-phare du capitalisme. À cette faillite matérielle répond celle, sociétale, de la famille. Le divorce entre parents et enfants, déjà diagnostiqué par le champ de ruines qu’est le « clan » Hunsdorfer, est un peu plus souligné par les scènes consacrées à un pathétique personnage de vieillarde. Cette nanny – à qui Judith Lowry prête son incroyable visage aviaire – se voit littéralement reléguée chez les Hunsdorfer par une fille manifestement peu désireuse de prendre soin de sa mère.

C’est donc une nation plus que lézardée que Beatrice – paroxystique incarnation d’une génération ayant collectivement échoué – laisse en héritage à ces deux échantillons de la jeunesse américaine que sont Ruth et Matilda. L’avenir de la première suggéré par Paul Newman a certes un déprimant fumet de No Future. L’adolescente épileptique est déjà submergée par un ressentiment qui éclate lors d’une séquence à la drôlerie cruelle la montrant imiter caricaturalement sa mère devant ses camarades de classe. Mais l’ultime séquence de De L’influence…, constituée par un bouleversant zoom avant sur le visage angélique de Matilda, révèle la confiance inentamée de la cadette dans l’avenir : « Non maman, je ne déteste pas le monde » déclare in fine en voix off Matilda. C’est-à-dire une vibrante invitation de la part de Paul Newman aux jeunes Américains de ces années Nixon à ne surtout pas céder à la désespérance. Une profession de foi qui, pour les spectateurs de ces troublées années 2010, n’a sans doute pas perdu de sa pertinence…

http://www.dvdclassik.com/critique/de-l-influence-des-rayons-gamma-sur-le-comportement-des-marguerites-newman

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites fait partie des grands portraits de la femme américaine libérée en butte à l’hostilité sociale représentée par le conformisme machiste de la société des années 70. En se tenant au texte, aux situations et au décor de la pièce de Paul Zindel, Paul Newman se met au service de ses actrices mais sacrifie en partie ses personnages.

Un film féministe…

Béatrice Hunsdorfer est la soeur Natalie Ravenna (Les gens de la pluie, F. F. Coppola, 1969), de Wanda (Wanda, Barbara Loden, 1970) de Mabel Longhetti (Une femme sous influence, John Cassavetes 1974) ou de Myrtle Gordon (Opening night, John Cassavetes, 1978).

Comme elles, Béatrice cherche à faire face avec humour aux nombreuses difficultés qui entravent son quotidien. Les dialogues les plus brillants et les remarques les plus spirituelles lui sont données par le texte de la pièce dont est tiré le film durant toute la première partie.

Le film bascule après l’échec de Béatrice pour trouver des fonds lui permettant d’ouvrir son restaurant. Son échappée vers le sommet de la colline au petit matin est la plus belle, symbolique et poétique scène du film. Son rappel à l’ordre par les policiers avant qu’elle n’ait atteint le sommet et surtout la conscience d’avoir manqué quelque chose par sa joie de vivre forcenée et obstinée semble la briser pour un temps.

… qui dérive vers une mystique scientifique ambiguë.

Le discours mystico-cientifique sur la demi-vie et l’irradiation contrôlée pris en charge par Matilda se retourne alors contre le personnage principal que Newman semble aussi abandonner en chemin.

La première scène du film montrait Matilda penchée sur son bac à marguerites et le dernier plan du film lui est également confié, signes que c’est bien elle qui porte le message « d’espoir » du film. Matilda l’expliquera lors de la cérémonie. Dans son bac, elle a soigné pareillement trois sortes de marguerites. Certaines sont issues de graines non irradiées et ont donné des plantes normales. D’autres ont subi des rayons gamma en petite quantité et ont donné de somptueuses fleurs nouvelles jusqu’alors inconnues, d’autres enfin ont subi de très fortes doses de rayons gamma et sont devenues stériles, ne produisant aucunes fleurs. Ainsi, si l’on parvient un jour à maîtriser l’atome, alors comprendra-t-on tous les secrets de l’univers.

Si l’on se souvient que Béatrice voulait appeler son restaurant « Aux trois marguerites », double allusion à leur famille triangulaire et à la passion de sa plus jeune fille, on pourra tenter de trouver des correspondances entre les trois types de fleurs et Béatrice, Ruth et Matilda.

Le plus ennuyeux dans cette métaphore assez lourdaude, renforcée qui plus est par le sacrifice du lapin blanc, est d’abandonner le personnage de Béatrice en cours de route. Lors de la soirée de gala, celle-ci n’est jamais émouvante. Ruth et Sonny semblent constituer alors une famille de substitution possible pour Matilda.

Ridiculisée, Béatrice s’en revient chez elle, incomprise de ses enfants. La métaphore scientifique apparaît alors de bien peu de poids pour clore le film.

Barbara Loden et John Cassavetes avaient montré plus de générosité envers leurs personnages féminins, brisées, assagies ou victorieuses, elles étaient toujours les authentiques forces capables de renverser le conformisme.

A noter que Joanne Woodward, qui incarne Béatrice, est « dans la vie », la femme de Paul Newman et Nells Potts, qui joue Matilda, est leur fille. Toutes deux avaient déjà participé au premier film de l’acteur cinéaste, Rachel, Rachel. Le film est présenté au Festival de Cannes 1973.

https://www.cineclubdecaen.com/realisat/newman/delinfluencedesrayonsgammasurlecomportementdesmarguerites.htm

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