Daratt (saison sèche)

Autriche, Belgique, France, Tchad (2006)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2012-2013

Synopsis

Tchad, 2006. Le gouvernement a accordé l’amnistie à tous les criminels de guerre. À quinze ans, Atim part à la recherche de celui qui a tué son père. Il y a bien longtemps, deux mois avant sa naissance… Il arrive à N’djaména, la capitale du Tchad, et mène son enquête pour retrouver Abdallah Nassara, l’assassin… Ce dernier, ancien criminel de guerre, est aujourd’hui rangé : c’est un homme d’une soixantaine d’années, respectable et respecté. Il est patron d’une petite boulangerie dans laquelle Atim arrive à se faire embaucher comme apprenti…

Générique

Titre original : Daratt
Réalisateur : Mahamat Saleh Haroun
Scénario : Mahamat Saleh Haroun
Image : Abraham Haile Biru
Son : Dana Farzanehpour
Montage : Marie-Hélène Dozo
Production : Abderrahmane Sissako et Franck Nicolas Chelle (Chinquitty Films), Mahamat-Saleh Haroun (Goï-Goï)
Distribution : Pyramide Distribution
couleur
Durée : 1h35
Sortie en France : 27 décembre 2006
Interprétation
Atim / Ali Bacha Barkaï
Nassara / Youssouf Djaoro
AÎcha / Aziza Hisseine
Moussa / Djibril Ibrahim
La tante de Moussa / Fatimé Hadje
Le grand-père / Khayar Oumar Defallah

Autour du film

Daratt (saison sèche) : vengeance et pardon au Tchad

Comment construire quand on n’a rien reçu en héritage ? Cette question revient dans tous les films de Mahamat-Saleh Haroun, le premier cinéaste tchadien de l’histoire. Autour d’elle, celui-ci explore depuis une dizaine d’années des pistes multiples, à travers documentaires et fictions.

Daratt (prix spécial du jury au Festival de Venise) est son troisième long-métrage – après Bye Bye Africa et Abouna. C’est aussi le plus tendu, le plus élégant, le plus abouti formellement. Comme si à force de creuser, le cinéaste avait trouvé sa voix propre, une voix orpheline mais affirmée, se choisissant ses propres parrains dans le cinéma, et peut-être tout autant dans la peinture.

La saison sèche, c’est l’interminable stagnation dans laquelle se trouve le Tchad, comme tant d’autres pays, où les bourreaux d’antan cohabitent avec leurs anciennes victimes dans un non-dit mortifère. Une saison blanche, poussiéreuse, où le pain est dur, les enfants ont cessé de naître, où le désert gagne chaque jour du terrain. Une saison où les voix sont étouffées, la parole ne circule plus, où la sidération a pris le pas sur le dialogue. Et qui devient ici principe de mise en scène.

Séquences continues, filmées frontalement, enchaînements « cut », sans raccord. Dans des tableaux épurés, à la limite de l’abstraction, dont les motifs se renvoient des échos tout au long du film, la narration et le sens se condensent. Borné par deux scènes monochromes, blanchâtres, rugueuses, qui font penser aux toiles plâtrées d’Anselm Kiefer, le reste du film, entièrement situé dans la capitale, irradie de couleurs vives, et d’une tension palpable.

A N’Djamena, Atim retrouve vite sa proie, un homme magnifique à la barbe grise répondant au nom de Nassara. Reconverti dans la boulangerie, l’ancien tueur sans foi ni loi n’a gardé de trace de son passé qu’un petit appareil qu’il se greffe dans la gorge chaque fois qu’il veut parler, ce qui lui fait une voix rauque, dévitalisée.

Corps noirs, brillants, tendus

Le jeune homme le rencontre un matin, alors qu’il distribue du pain aux enfants des rues, et lui oppose d’emblée une attitude provocatrice et agressive. Il rejette son aumône, exige un travail à la place. Nassara accepte, comme s’il relevait un défi, comme s’il savait que sa rédemption passait par là.

Dès lors, on ne quitte quasiment plus la cour. Comme deux félins, les deux hommes se tournent autour, se reniflent, se heurtent, s’épient. Leurs corps noirs, brillants, tendus, font exploser le bleu et le rouge des maillots de corps. Rivée à eux, la caméra les filme comme des coqs dans une arène, dans des plans rapprochés qui rappellent par moments ceux de Claire Denis, dans S’en fout la mort.

C’est toute l’histoire d’un pays qui se joue dans cette petite cour. La dialectique de la vengeance et du pardon se développe en prenant la forme d’un véritable suspense. La victime et le bourreau vont-ils s’entre-tuer ? Le pardon est-il possible ? Existe-t-il une voie médiane, qui passerait par la transmission de quelque chose d’autre que la violence ?

Mise en scène au cordeau

Entre les personnages, rien ne se dit ou presque. Tout passe par les mouvements des corps, les gestes, les regards. La psychologie n’est pas niée, mais elle se fond ici dans les forces tectoniques de l’histoire en marche. Conscient que son protégé représente une menace, bien qu’il n’en comprenne pas la nature exacte, Nassara s’y attache malgré tout comme à un enfant qu’on adopte.

Atim, lui, repousse sans cesse le moment de se servir de son arme. Toujours sur la défensive, farouche comme un guépard prêt à bondir, il accepte prudemment de recevoir ce que cet homme honni peut lui donner.

Fable morale simple, Daratt puise toute sa force dans sa mise en scène au cordeau, qui invente son langage propre, et dans laquelle chaque plan, chaque mouvement de caméra ramasse un canevas explosif d’enjeux personnels et historiques. Comme dans une tragédie dont le choeur aurait péri étouffé par la sécheresse, une dialectique entre pulsions de vie et pulsions de mort est à l’oeuvre, qui se dénouera en plein désert, dans un coup de théâtre stupéfiant.

Isabelle Regnier / Le Monde 27/12/ 2006

(…) Daratt, troisième long métrage du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, est sous-titré Saison sèche. L’image est climatique, elle est surtout la démonstration d’une humeur sèche : c’est là un film envoyé depuis un endroit déserté par la paix des sentiments, comme seuls peuvent l’être les endroits du monde qui connaissent d’interminables guerres civiles. Celle dans laquelle s’affrontent les Tchadiens dure depuis 1965. Chaque famille, à ce compte-là, a quelque chose à régler. Daratt est le récit de la spirale que dessinent ces règlements de compte.

Métaphore. Atim est un adolescent à qui son grand-père demande, en dépit de l’amnistie des criminels de guerre, d’aller venger son père en exécutant Nassara, son assassin. Au présent, celui-ci est devenu un mari, bientôt un père de famille, et accessoirement un boulanger. La pâte qu’il pétrit est la dernière métaphore d’un inconscient empêtré. Atim se fait engager à ses côtés comme apprenti. Il attend le moment où il pourra le tuer. Les jours passent, la colère non, même si, à la façon d’un pain, elle gonfle et se transforme en autre chose.

Daratt avait dans son projet quelque chose de casse-gueule. On a vu beaucoup de films partis sur des intentions humanistes, se défaire au fur et à mesure qu’ils avancent, tourner à vide. Pas lui. Est-ce dû à la force du casting ? Sans doute, tant le garçon est fantastique, tout en intensité intérieure. Quant au boulanger, il est un formidable méchant, un homme qu’on aimerait haïr. Sorte de Dark Vador du désert, il ne porte pas l’excuse en lui. Le pardon, s’il existe, devra passer ailleurs, dans d’autres champs, ceux du symbolique par exemple, ou du mensonge. Surtout, dans sa mise en scène, Daratt est à l’exemple de son sous-titre : sec. Il est à la fois la mise à exécution d’un plan, avec ce que cela comprend comme ressassement, et il sait avancer en jouant d’indices.

Piège. Le résultat donne un film politique qui vaut mieux que le cahier des charges habituel du world cinema. Sans doute parce que son découpage impressionne, sans doute aussi par goût du piège : à l’image de son personnage, on voit le récit s’avancer vers un affrontement sans solution et on se demande, une heure avant le dénouement, comment il saura déjouer les attendus.

Mahamat-Saleh Haroun, ancien témoin de la guerre du Tchad et ancien journaliste, est habité par un appétit à comprendre les mécanismes de la vengeance. «Daratt, écrit-il dans sa note d’intention, ne traite pas de la guerre civile, mais de ses conséquences. Ce qui m’intéresse c’est le paysage après la tempête. La vie obstinément à l’oeuvre. Comment continuer à vivre ensemble après tant de violence et de haine ? Et quand on choisit de se faire justice soi-même, c’est quoi tuer un homme ?» La réponse dans une heure trente.

Philippe Azoury / Libération 27/12/2006

Vidéos

Hors-champ et cadres dans le cadre

Catégorie :

Pour Mahamat-Saleh Haroun, l’utilisation du hors-champ et des cadres dans le cadre permet de questionner le point de vue, que ce soit celui d’Atim, celui du spectateur du film ou le sien en tant que cinéaste :
– Atim est-il moteur de l’action ou spectateur des événements ? Quand il est spectateur, est-il totalement passif ?
– Qu’est-ce que le cinéaste choisit de ne pas montrer au spectateur ? Comment s’y prend-il pour l’impliquer dans le cheminement d’Atim ?

Cette vidéo a été conçue en complément des PISTES DE TRAVAIL en page 18 du livret enseignant Lycéens et apprentis au cinéma.
Texte et réalisation : Wilfried Jude, Ciclic.

Daratt et le film vengeance

Catégorie :

Le film de Mahamat-Saleh Haroun reprend certains motifs du film de vengeance : événement traumatique, détermination du héros, rapprochement entre le vengeur et sa victime, hésitation entre la justice et le désir de vengeance personnelle… Mais tout au long du film, la trajectoire vengeresse d’Atim va changer de direction.

Cette vidéo a été conçue en complément de la rubrique GENRE en pages 6-7 du livret enseignant Lycéens et apprentis au cinéma.
Texte et réalisation : Wilfried Jude, Ciclic.

Outils

Zéro de conduite (dossier pédagogique à télécharger)

Commentaires