Amour existe (L’€™)

France (1961)

Genre : Autre

Écriture cinématographique : Documentaire

Archives lycéens, Lycéens et apprentis au cinéma 2004-2005

Synopsis

Aubervilliers, Pantin, Courbevoie, Nanterre…Un itinéraire à travers la banlieue parisienne de la fin des année cinquante, l’érosion des paysages, les ratages et les ravages de l’urbanisme, les générations, les transports en commun, les conditions de vie des ouvriers, des immigrés à deux pas des Champs-Elysées.

Générique

Programme Mémoire en courts

Réalisation : Maurice Pialat
Texte : Maurice Pialat, Dit par Jean-Loup Reynold
Photographie : Gilbert Sarthre
Musique : Georges Delerue
Montage : Kenout Peltier
Production : Les Films de la Pléïade
Film : 35 mm 1,66
Noir et blanc
Durée : 19 mn
Sortie : Première partie de Vivre sa vie de Jean-Luc Godard en 1962

Autour du film

  • « J’avais réalisé ce film après dix années d’un métier déprimant : voyageur de commerce. Le film en porte la trace. L’amour existe est un film flou avec de grandes vérités » Maurice Pialat.
    La trace est celle d’un passage heurté, nerveux, celle d’une humeur qui se manifeste dans les mouvements de caméra (un travelling avant vers la devanture close d’un café), dans les ruptures de ton du texte, dans les raccords. Ce qui sourd de ce frayage, c’est que celui dont c’est le premier film « professionnel » se cherche et nous cherche dans tous les sens du terme. Et déjà ce que cherche Pialat comme dans l’œuvre à venir, c’est l’accident. Ce qui vient surprendre le cours d’une narration, d’une action, d’une scène pour outre toucher à la force d’un réel, mettre en relief le réel du cinéma par lequel cette touche est possible. Ainsi le geste final de la main de gloire qui implore n’est pas sans faire écho à tous ces gestes qui excèdent et exposent les personnages à venir (je pense particulièrement au Donissan de Sous le soleil de Satan et au Van Gogh). Cette pente du cinéma de Pialat fait donc irruption dès ce documentaire à la première personne et vient déconcerter la topographie des lieux, la chronologie voire même l’idée du film (c’est peut-être le « flou » dont parlait Pialat plus haut). Comme si Pialat livrait avec ce premier jet (qui se monte comme s’il était aussi le dernier) un film dense et dur, un film plein. Plein d’ellipses, plein de trous aussi bien par où nous pouvons apercevoir L’enfance nue, Nous ne vieillirons pas ensemble, Loulou, À nos amoursL’amour existe est un film de fugueur. Il court sans destination au risque des voies sans issue, des sens interdits (le film s’ouvre sur un panneau indiquant : « accès interdit » ), des impasses. Sa course nous fait penser à celle du jeune Antoine Doinel/Jean-Pierre Léaud à la fin des Quatre cents coups de François Truffaut. Il n’est pas surprenant que ce dernier est soutenu et suivi l’œuvre de Maurice Pialat. L’amour existe travaille au corps la ville et sa périphérie. Cette relation singulière entre le centre et ses rejets, entre cette volonté de centre qui caractérise une certaine idée de la ville et la violence qui sourd dans ce qui est décentré, déplacé, relégué à l’extérieur. Bien sûr cette violence du décentrement concerne aussi des couches de population : ouvriers, immigrés, personnes âgées, délinquants…
    L’autre accident du film est son titre : il résonne et insiste tout au long de ces dix-neuf minutes qui au contraire semblent en relever l’absence ou la fuite. Titre provocateur, poing levé aussi bien que main ouverte et promesse d’à-venir.
  • Cinéaste de la marge n’ayant jamais fait école, on ne s’étonnera guère, en revanche, que Pialat entre en cinéma par la zone franche. Car, en effet, qu’est-ce que la banlieue si ce n’est la mise au ban du lieu ? Qu’est-ce que vivre en banlieue si ce n’est être banni du lieu qui compte, c’est-à-dire le centre ville, le site historique, là où se dépose « la mémoire officielle et où se localise le passé certifié » ? Les banlieusards, nous montre Pialat, ce sont des gens que l’on enferme à l’extérieur de la ville. Brûlot poétique, L’Amour existe est aussi un grand film politique, un véritable précis de géographie sociale, un traité d’urbanisme critique et vibrant, en avance de trente ans si l’on se repère à la pauvre boussole des médias contemporains.
    Youri Deschamps, Eclipses, 2003
  • L’amour existe ne cesse d’arpenter un territoire qui définit un mode de vie ponctué de trajets de bus, de trains, de caves, de pavillons, cages d’escaliers, usines, terrains vagues, salles à manger où l’on ne mange pas, petites cuisines où l’on vivote. On n’en sort pas, comme on ne se sort pas d’un espace clos dans L’enfance nue. Le no man’s land est posé comme un repère autour duquel les acteurs de ses films ultérieurs se perdront et ne sortiront plus, l’espace clôture les vies, la banlieue est un destin tragique, même si Pialat n’est pas le premier sur ce terrain. La crise du logement de Jean Dewever et Les enfants des courants d’air d’Édouard Luntz avaient déjà su capter cette situation sociale par un dispositif documentaire identique. (…) La différence d’avec les documentaires de Dewever et de Luntz, oubliés depuis, c’est l’autofiction. Pialat est déjà en train de filmer sa propre vie, nue, ce que Clément Rosset nomme « la nature intrinsèquement douloureuse et tragique de la réalité « .
    Hugo Bélit, Bref n°48, page 55.

Pistes de travail

  • Etudier la relation entre le commentaire et le montage image : comment l’image résiste au commentaire, comment le commentaire déforme ou informe l’image.
  • Enfance, adolescence, vie active, vieillesse : comment la partition des générations est-elle enchâssée à celles des lieux (ruines, barres d’immeubles, pavillons, lieux publics, terrains vagues) et de l’Histoire (statues, plaque de rue, Commune de 1870, studios Méliès…).
  • Analyser une des phrases fortes (les « grandes vérités ») du film : « de plus en plus , la publicité prévaut contre la réalité ». Comment le cinéma de Pialat travaille-t-il à rebours de cette sublimation du réel pour au contraire ne pas « relever » le réel (de L’enfance nue par exemple Pialat dira : « J’aime la photo de L’enfance nue pour sa laideur et sa dureté. J’ai refusé dans ce film que l’on déplace un grand placard marron. J’ai laissé les murs tels quels, jaunis, parce qu’ils heurtent la rétine ») ?

    Fiche mise à jour le 15 septembre 2004
    Fiche réalisée par Yann Goupil

Expériences

En 1966, Pialat écrivit L’enfance de Marcel Proust, pas vraiment un scénario, plutôt un ensemble de notes où il cherche comment « le temps de la vie et le temps du livre sont prêts à se rejoindre. » Dans L’amour existe, le commentaire s’ouvre par « Longtemps j’ai habité la banlieue » et fait signe vers Du côté de chez Swann.
Dans ce texte singulier, nous pouvons lire ceci qui point dans les plans du court métrage : « Il ne connaît de l’amour que cette promesse, plus troublante que l’amour lui-même. »

Outils

Bibliographie
Maurice Pialat, Les Inrockuptibles , Hors Série 2004
Un jour de septembre 1961, Pialat existe , Joël Magny, Cahiers du cinéma, Numéro spécial « 100 journées »,
L’amour existe, Maurice Pialat, Cinéma n°74, mars 1963

Vidéographie
Le second coffret Maurice Pialat édité par Gaumont devrait paraître fin 2004 et devrait contenir L’amour existe

Films
dans le catalogue Images de la culture
Amour existe (L') de Maurice Pialat (1961, 19')
Maurice Pialat, l'amour existe de Jean-Pierre Devillers,Anne-Marie Faux (2007, 81')

À parcourir :
Le Kinetoscope, le portail du court métrage

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