Surveiller les tortues

Belgique (1998)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

Archives lycéens, Lycéens et apprentis au cinéma 2000-2001

Synopsis

Esther et André sont renvoyés d’une usine de poissons surgelés. On leur propose des vacances dans une somptueuse villa à la condition de l’entretenir et de prendre soin de quatre tortues. Au bout de quelques jours, Esther et André décident de ne plus s’occuper de la maison et vivent dans le jardin avec les tortues. Après que la mère des propriétaires a succombé à une crise cardiaque en découvrant l’état de la villa, Esther et André partent de la propriété et rejoignent une petite rivière, au milieu des pêcheurs, au rythme de la musique des Mamas and Papas “ Monday, Monday ”.

Générique

Programme Courts métrages Lycéens

Réalisation et scénario Inès Rabadan
Images Philip Van Volsem
Son Olivier Hespe
Montage Fred Meert et Inès Rabadan
Musique Mamas and Papas
Décors Sophie Dubuisson
Interprétation Brigitte Dedry, Arno Hintjens, Stéphane Excoffier, John Dobrynine
Production Need productions (Denis Delcampe)
Film 35 mm, couleurs
Format 1, 85
Durée 20 minutes

Autour du film

Retour à la nature
Les premières scènes de Surveiller les tortues, dans l’usine de poissons surgelés, présentent un monde froid et inhumain qu’Inès Rabadan va ensuite contester, organisant ainsi son récit selon l’idée de progression. Esther et André, les deux personnages, étaient enfermés dans cette usine et vont se libérer du poids du travail pour finalement imposer leur propre rythme de vie.

Le sujet principal du film serait la décongélation de deux personnages ayant toujours eu un horaire et un espace à respecter. Ils font partie d’une chaîne mécanique dont ils vont s’extraire en retrouvant une dimension plus humaine, presque organique.
Ainsi, Esther et André, contrairement au discours convenu des personnes qu’ils sont amenés à rencontrer (le chef d’entreprise, le couple de riches propriétaires), sont peu diserts et leurs paroles sont souvent empruntées. Dans le même ordre d’idées, leurs gestes sont mesurés, leur rythme lent, comme s’ils réapprenaient en douceur les mouvements élémentaires après avoir subi, pendant des années, une sorte de congélation physique et mentale liée à leur travail.

Esther et André vont donc semer le désordre dans le monde qui les entoure, symbolisé par une maison aux allures froides et métalliques rappelant l’usine (avec le même aspect visuel et la même ambiance sonore). Le chant des oiseaux remplace le bruit des machines alors que le vert de l’herbe envahit l’image, s’opposant à l’aspect bleuté de la maison, proche écho de l’usine. La réaction des deux personnages face au décès de la grand-mère est symptomatique puisqu’ils la laissent littéralement pourrir (“ Ça commence à sentir ” dit la jeune femme alors que les bruits de mouches s’approchant du corps deviennent plus prégnants) tout comme ils refusent de laver la vaisselle ou de tondre la pelouse. Personnages, aliments, objets exhalent dorénavant des odeurs, loin de l’aseptisation du monde qu’ils connaissaient jusque-là. La couleur rouge (couleur chaude – celle du sang) envahit l’écran et est systématiquement présente dans les vêtements des deux personnages.
Le dernier plan, au bord de la rivière, au milieu des pêcheurs, confirment la transformation d’Esther et d’André. Les poissons surgelés sont maintenant décongelés et nagent dans des eaux naturelles. Nos deux personnages ont donc définitivement changés leur alimentation en refusant l’étape intermédiaire de l’usine. A cet instant, le dégel contamine également la caméra d’Inès Rabadan qui utilise un travelling tranchant violemment avec le statisme qui régissait tous les autres plans du film.

Cette libération de l’appareil filmique, en relation avec le récit, se retrouve également dans le rapport que le film et les deux personnages entretiennent avec les tortues. Nos deux personnages effectuent ce retour à la nature en s’imprégnant des tortues qu’ils doivent surveiller. Comme par un effet de contagion, celles-ci vont déteindre sur les personnages et sur le film lui-même. Le sous titre “ un petit film animalier ” serait ainsi à prendre au pied de la lettre, Surveiller les tortues cherchant finalement à épouser le point de vue des animaux. A de nombreuses reprises, dans les scènes au dehors de la maison, la caméra se positionne au niveau du sol, au milieu d’herbes hautes (voir également le point de vue renversé lorsque l’une des tortues est installée sur le dos). Fascinée par ces animaux, Inès Rabadan les filme de plus en plus près, jusqu’à les cadrer en gros plans. Le vert de leurs peaux remplit l’écran alors que leur lente démarche semble imprégner le rythme du film qui se ralentit sensiblement, une fois les propriétaires partis en vacances. En refusant la propriété et en s’installant au dehors, les deux personnages n’ont plus d’autres maisons que leurs sacs à dos, à l’image des tortues.
Le retour à la nature passe par une fascination (et même par une identification) aux tortues. Dans cette façon bien particulière de se promener dans tous les sens, de ne pas suivre un chemin défini, les tortues annoncent le refus des deux personnages de ne plus suivre la voie toute tracée et la volonté de revenir à un trajet plus chaotique et imprévisible.

Texte de Luc Lagier
© Bibliothèque du Film

Expériences

Les films viennent souvent d’une collision entre deux idées. Pour moi, Surveiller les tortues se situe au croisement de l’idée du farniente et d’une visée plus politique à laquelle je suis très attachée. Pour autant, je n’ai pas réalisé ce que l’on appelle communément un film social, mais plutôt une fable dans laquelle le discours est sous-jacent. Je ne suis pas vraiment une documentariste travaillant autour de la question de l’usine. Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? Quel sens a-t-il ? Comment peut-on résister par rapport à cette pression ? Voilà les questions qui m’ont intéressée à l’écriture. C’est donc un film sur la force du farniente aujourd’hui comme moyen de résistance. ” Mais cela insiste sur un certain manichéisme primaire entre le couple de bourgeois caricatural et les deux chômeurs. Finalement, quel est l’avenir de ces personnages en marge ? le travelling final peut aussi être interprété comme un cul-de-sac.

De façon plus anecdotique, le film est né de l’histoire vraie d’un ami à qui l’on a proposé de rénover une maison de riches avec en retour la possibilité de pouvoir vivre dans la maison et dans le jardin. Cette idée qu’habiter dans une grande maison, pour un pauvre, constitue déjà des vacances est typique d’une mentalité de riches. Le film est enfin né d’une rencontre avec un texte de Jean Paulhan dans lequel j’ai trouvé les mots “Surveiller les tortues”. Le titre est un élément moteur pour moi. Il a une puissance évocatrice et devient une sorte de fil rouge. Le titre permet toujours de recentrer son film autour d’une idée.
J’ai choisi un traitement esthétique assez marqué en donnant au film un aspect visuel et sonore parfois proche de la science-fiction. La couleur par exemple a été pensée avec mon chef opérateur dès le départ comme un élément signifiant, la couleur bleue représentant l’usine par exemple. Pendant l’écriture, je pensais opposer cette couleur bleue aux couleurs plus vives du jardin. Et puis finalement, au moment du tournage nous avons décidé avec mon chef opérateur de donner un aspect froid à tout le film. On a parfois utilisé des filtres notamment dans le premier plan de ciel bleu. Nous voulions donner au film une impression de voilage et de luminosité dans le même temps. Dans le même ordre d’idées, nous attendions systématiquement le passage des nuages pour filmer afin de filtrer la lumière d’été. Le choix de la maison était essentiel en rapport avec l’impression générale de froideur. Nous voulions trouver une maison qui ressemble à celle de Mon oncle de Jacques Tati. Finalement nous avons trouvé la maison d’un architecte qui était ravi que l’on veuille la filmer.
J’attache une grande importance à l’univers sonore de mes films. Les bruits de l’usine étaient fascinants. Dans la maison, on a décidé que chaque pièce aurait son bourdonnement, son propre son, évoquant furtivement l’usine. J’ai travaillé les dialogues afin qu’ils semblent insignifiants. Le couple de riches est en représentation et ne raconte que des choses insipides.
J’ai choisi mes deux acteurs pour leur présence physique à l’écran car ils n’ont finalement que peu de dialogues. Il leur suffit d’être présents, de remplir le cadre et d’observer lentement le monde qui les entoure. Nous avons très rarement refait les prises par exemple. Le principal pour eux n’est pas de jouer mais simplement de peser d’un certain poids sur tout le film et, petit à petit, de prendre corps dans le jardin.
Leur relation est volontairement élusive. Je ne voulais pas qu’une relation amoureuse se crée. Pour moi, le film n’est pas du tout une histoire d’amour et j’ai tout fait pour qu’on ne se demande jamais quelle était la teneur de leur relation .

Propos recueillis en juin 2000