Camille Redouble

France (2012)

Genre : Comédie dramatique

Écriture cinématographique : Fiction

Prix Jean Renoir des lycéens 2012-2013

Synopsis

Camille a seize ans lorsqu’elle rencontre Eric. Ils s’aiment passionnément et Camille donne naissance à une fille.25 ans plus tard : Eric quitte Camille pour une femme plus jeune.Le soir du 31 décembre, Camille se trouve soudain renvoyée dans son passé.Elle a de nouveau seize ans. Elle retrouve ses parents, ses amies, son adolescence et Eric.Va-t-elle fuir et tenter de changer leur vie à tous deux ? Va-t-elle l’aimer à nouveau alors qu’elle connaît la fin de leur histoire ?

Distribution

Noémie Lvovsky : Camille Vaillant 
Samir Guesmi : Eric
Julia Faure : Josepha
India Hair : Alice
Judith Chemla : Louise
Yolande Moreau : Mère de Camille
Michel Vuillermoz : Père de Camille
Denis Podalydes : Alphonse

Générique

Durée : 1h45

Réalisation : Noémie Lvovsky
Scénario, adaptation et dialogues : Noémie Lvovsky, Maud Ameline, Pierre Olivier Mattei, Florence Seyvos

Production : Jean-Louis Livi, Philippe Carcassonne

Musique : Gaetan Roussel, Joseph Dahan
Directeur de la photographie : Jean-Marc Fabre
Montage: Annette Dutertre et Michel Klochendler
Décors : Frédéric et Frédérique Lapierre
Premiers assistant réalisateur : Elsa Amiel
Costumes : Marie Frémont et Madeline Fontaine
Coiffures : Charlotte Arguillère
Maquillages : Nelly Robin

Autour du film

Critique Télérama, le 12 septembre 2012, par Louis Guichard

Quelle ironie de voir débarquer ce film au moment où les ados reprennent le chemin du bahut en traînant les baskets ! Car pour Camille, le retour au lycée tient résolument du merveilleux. D’abord, c’est surnaturel : elle a 40 ans bien sonnés. Ensuite, c’est une aubaine : elle redevient lycéenne avec tout son savoir de femme adulte, de sorte qu’elle peut profiter de choses qui lui semblaient jadis banales, ou pire.

Pour ceux que l’expérience tenterait, comment se retrouve-t-on, con­crètement, au milieu de ses copains de lycée, quand on a l’âge d’être leurs parents ? C’est simple, il suffit de se sentir expulsé de se sa propre vie. Comédienne en galère, cantonnée aux panouilles et encore, Camille ressent comme une mutilation le départ de son homme, Eric, rencontré vingt-cinq ans plus tôt. Elle noie sa colère et son chagrin dans l’alcool. Jusqu’à s’évanouir un 31 décembre à minuit. Et se réveiller dans sa peau d’adolescente, l’année de ses 16 ans.

C’est Noémie Lvovsky, la réalisatrice, qui joue ce personnage, aussi bien au présent qu’en visite dans le passé, où les autres la voient comme une toute jeune fille. Pas d’effets spéciaux à la Benjamin Button : la différence physique se limite au maquillage et à la longueur des cheveux. Ce corps bien peu adolescent est évidemment source de burlesque — a fortiori revêtu de la panoplie girlie des années 1980, genre Cindy Lauper. Mais il rappelle surtout le degré supérieur de conscience de Camille : elle sait tout des vingt-cinq années suivantes, qui va se marier, tomber malade, mourir…

Certains auront reconnu, dans ses moindres détails, le principe de Peggy Sue s’est mariée, de Francis Ford Coppola : Camille redouble en est une sorte de remake, avec ceci de piquant que l’époque de la maturité désenchantée de Peggy (1987) correspond au paradis de jouvence de Camille. En vérité, les deux films sont animés par des forces très différentes. Coppola démystifiait le temps d’avant. Lvovsky est plus émouvante, plus romantique : elle assume jusqu’au bout l’idéalisation du passé. Il y a une magie proustienne dans les retrouvailles avec les parents, les copines, la chambre d’ado tapissée de photos d’acteurs, cette impression de Camille de rentrer à la maison, même quand elle prend place dans une salle de classe.

Se recueillir ou agir, notre héroïne hésite. Face au miracle de la présence physique de sa mère (Yolande Moreau), dont elle sait la mort imminente, elle s’empresse d’enregistrer cette voix si douce, pour en garder, cette fois, la trace. En amour, la tentation d’interférer dans le cours des choses est la plus forte, à la lumière d’un avenir déjà connu. Quand Camille croise, au lycée, Eric, son futur mari et futur-ex, elle cherche avec véhémence à résister au coup de foudre, à faire payer à l’innocent (Samir Guesmi) sa trahison à venir. Et elle met un point d’honneur à s’amuser avec d’autres. Une scène hilarante la jette dans un lit avec un condisciple d’abord émoustillé par ses avances sexuelles en plein cours de sport, puis complètement paniqué par son expertise pratique…

Est-ce que Camille saura tout recommencer sur de nouvelles bases ? Est-ce qu’on peut changer le passé ? On s’en fiche. Ou plutôt : chacun connaît déjà la réponse. Le charme irrésistible du film est ailleurs. Tout spectateur retrouvera instantanément l’essence de ses années lycée, mieux encore qu’avec une reconstitution directe, comme le fut un précédent film, déjà formidable, de Lvovsky, La vie ne me fait pas peur. Dans Camille redouble, cette liberté, cet élan juvénile qui projettent l’héroïne vers les autres (parents, amies, profs, garçons) sont délestés de toutes les contraintes propres à l’instant présent. Si, pour le commun des mortels, l’adolescence est sur le moment un brouillon indéchiffrable, le film nous offre un luxe : la version « au propre », celle où l’on y voit enfin clair, où l’essentiel saute aux yeux. La seconde fois est bien plus belle que la première. Camille redouble, et c’est ce qu’on souhaite à tout le monde.

Pistes de travail

 

Pourquoi Camille redouble-t-elle ?

Œuvre dont le principe dramaturgique repose sur une manipulation temporelle, Camille redouble n’est à aucun moment un film nostalgique sur ce qui a été vécu, ce qui a disparu, ce qui ne sera plus. Il ne s’agit pas ici de revivre son adolescence (fortement idéalisée néanmoins) pour se dire qu’on était finalement bien heureux d’être jeune (alors qu’on ne le savait pas). Ni de s’affliger sur un destin impossible à réécrire (nous ne sommes pas dans La vie est belle de Frank Capra, 1946). L’enjeu poursuivi par Noémie Lvovsky, que la notion du temps qui passe obsède, est de questionner le passé d’adolescente de son personnage pour savoir si son présent d’adulte n’en est pas trop éloigné. Pour savoir, au fond, si les vingt-cinq années qui la séparent de sa jeunesse n’ont pas tué en elle celle qu’elle a été, et si la femme mûre qu’elle est devenue peut encore (jouer à) être jeune fille et s’amuser comme telle, revivre passionnément les mêmes histoires avec ses amies d’alors. Le passé comme miroir du présent en somme. Un présent mis en doute mais finalement conforté car, au terme de son expérience temporelle, Camille/Noémie sait d’où elle vient et qui elle est. Elle est restée jeune, littéralement. Son voyage dans le passé lui a permis de redonner la force du présent à des souvenirs (voix de sa mère, sentiments amoureux, etc.) qui avaient pali avec le temps. À l’idée de sanction suggérée par le titre, Camille y a plutôt vu la chance de s’amender, d’apprécier différemment le monde, de mieux préparer son avenir (son présent d’adulte) et ne plus faire qu’un, être en accord avec elle-même. Il était grand temps, aurait pu dire l’horloger, joué par un Jean-Pierre Léaud venu quant à lui d’une autre époque du cinéma français, avant que l’alcool et l’amertume n’anéantissent définitivement Camille.

Le passé, c’est aussi du présent

L’astuce majeure du film pour éviter l’écueil de la nostalgie et pour répondre cinématographiquement (c’est-à-dire par la mise en scène) à ses propres enjeux est d’avoir fait jouer les deux époques – passé et présent – par les mêmes acteurs, sans guère de changements physiques. La lumière est la même, l’effet rétro des années quatre-vingt est à peine perceptible, seules les copines de Camille font vraiment leur âge (encore que la différence d’âge entre Noémie Lvovsky et ses actrices ait été gommée au maximum). Passé et présent se ressemblent donc, se confondent en partie visuellement pour mieux éprouver dramaturgiquement la question des âges, mieux interroger les différences entre la réalisatrice, que l’écart entre les deux est peut-être plus mince qu’on ne pense, que tout cela est certainement bien relatif. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que le seul objet qui traverse le temps soit une cassette – venant du passé mais avec une voix du présent, enregistrée au présent – confiée au professeur de sciences physiques, à la fois dépositaire et passeur du passé/présent au présent.

À l’image de cet objet symbolique qui permet de sauvegarder un peu de ceux qui disparaissent, Noémie Lvovsky nous dit que l’on reste un peu ce que l’on a été, qu’il n’y a pas de rupture franche, que des liens ténus assurent une certaine permanence des êtres. En faisant voyager son personnage d’une époque à l’autre sans changer d’actrice (manière à elle de doubler son propos), la cinéaste émet l’hypothèse selon laquelle l’être évolue à travers le temps sans changer fondamentalement. Seule la vie change, comme celle, professionnelle et sentimentale, de Camille. Au fond, Noémie Lvovsky invente un nouveau concept temporel, unique, sorte de présent continu fait d’une juxtaposition de vastes pans du temps très peu différents les uns des autres à travers lequel son personnage est arbitrairement (au sens du burlesque) autorisé à évoluer.

Que faire ? Que ne pas faire ?

 Bien sûr, quand elle regarde son passé avec la distance de l’adulte (qui a valeur de savoir ici), Camille ne peut que constater les oublis, les manques, les gestes ratés propres à l’adolescence qui ne sait pas qu’elle saura un jour. Mais trop tard. À cet âge-là, Camille a encore les yeux naïvement tournés vers le ciel (c’est l’affiche du film), pleins de rêves et de passion. Elle joue Goldoni sur les planches du théâtre amateur du lycée, et se voit déjà actrice professionnelle sans savoir que sa carrière se limitera à des râles d’agonie dans quelques films gore (c’est l’hilarante scène d’ouverture du film).

Inversement, elle sait sa liaison d’adulte avec Éric odieuse et mortifère. Dans son passé d’adolescente, elle tentera de se refuser à lui, à l’insouciance de ses jeunes années, à la même erreur sentimentale. Mais, évidemment, en même temps que son passé, elle retrouve le prince charmeur d’autrefois, galant et gai. C’est plus fort qu’elle. L’occasion est trop belle. Après moult dérobades, elle succombe à nouveau.
Après tout, n’était-ce pas les meilleurs moments de sa vie ?

Et puis, il y a la relation aux parents, à la mère en particulier, traités souvent avec dureté et injustice quand on est adolescent. La jeune-vieille Camille s’empresse alors de leur dire (à leur grand étonnement) une affection qu’elle a sans doute tue autrefois. De comique, le film vire à ce moment-là à l’émotion intense, et offre au spectateur un beau moment de cinéma. Avec son magnétophone (objet symbole de son amour déclaré), Camille se fait preneuse de son et capte pour toujours la voix de sa mère qu’elle regrette tant en début de film. Et, en plus de cette voix rendue si touchante dans la banalité des mots prononcés avec la diction singulière de Yolande Moreau, Camille se souvient de son futur et n’oublie pas de lui dire qu’elle l’aime avant qu’elle ne meure. Ainsi Camille prend-elle bien son temps de redoubler son passé.

Extrait du dossier pédagogique du Réseau Canopé

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