Belle Vie (La)

France (2013)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Prix Jean Renoir des lycéens 2013-2014

Synopsis

Yves vit dans la clandestinité avec ses fils, Sylvain et Pierre. Il y a dix ans, il les a soustraits à leur mère à la suite d’une décision de justice. Mais les garçons grandissent et la cavale sans fin les prive de leurs rêves d’adolescents. Caché sur une île de la Loire, Sylvain, le cadet, rencontre Gilda : premiers regards, premier amour et première étape sur le chemin de la belle vie, la sienne.

Distribution

Zacharie Chasseriaud : Sylvain
Solène Rigot : Gilda
Nicolas Bouchaud : le père
Jules Pelissier : Pierre
Jean-Philippe Écoffey : François
Maya Sansa : Éliane
Clémence Dumon : Marjorie, la serveuse

Générique

Durée : 1h33

Scénario et réalisation : Jean Denizot

Compositeur : Luc Meilland
Directeur de la photographie : Elin Kischfink
Monteur : Aurélien Manya
Premier assistant réalisateur : Clément Comet
Ingénieur du son : Marie-Clotilde Chéry
Mixage : Melissa Petitjean
Costumes : Agnès Noden, Delphine Birarelli

Autour du film

Critique Télérama du 9 avril 2014, par Pierre Murat :

Cette fois, la cavale se termine, il le sait, mais ne veut pas encore l’admettre. Cela fait dix ans qu’Yves vit hors la loi avec ses fils, qu’il a enlevés à leur mère après une décision de justice : deux gamins con­sentants et complices. Fuites, refuges précaires, petits métiers : on sent l’excitation éprouvée par les deux kidnappés volontaires, amenés à échapper, sans cesse, aux forces de l’ordre… Mais l’aîné, presque majeur, est las, aujourd’hui, de cette fuite sans fin : il s’échappe encore, mais seul, cette fois, dans l’espoir de retrouver la loi et l’ordre. Devenir un ado comme les autres, enfin. Son cadet de deux ans, resté avec le père, découvre insensiblement, lui aussi, une autre vie. Belle. Plus, peut-être, que celle qu’il a toujours connue…

Cette nouvelle naissance, Jean Denizot la saisit, la cerne, l’exalte avec une sensualité légère et un lyrisme rayonnant. Comme Jacques Audiard dans presque tous ses films, comme François Dupeyron dans Mon âme par toi guérie, le jeune cinéaste (c’est son premier long métrage) éprouve une vraie passion pour le cinéma américain. Ses cadrages magnifient constamment l’espace. Grâce à la lumière de la chef opératrice Elin Kirschfink, les Pyrénées deviennent aussi étranges que pouvait l’être, à nos yeux, le Wyoming de Terrence Malick dans La Balade sauvage. Et la Loire, où le père et le fils campent dans une péniche abandonnée, devient aussi vaste et tranquille que le cher, vieux Mississippi des westerns anciens… Même s’il reste au niveau du fait divers (on songe à l’affaire Fortin), Jean Denizot a sûrement vu et aimé le film de son confrère Sidney Lumet, nettement plus politique que le sien, mais dont il a su retrouver l’intensité et la mélancolie. Il aurait, d’ailleurs, pu facilement lui emprunter son titre : A bout de course.

Pistes de travail

La vie est ailleurs

La belle vie ? La montagne, le grand air, un adulte (sorte d’éducateur à bon visage), et pas d’obligations scolaires. Les premières minutes du film y font forcément songer. Mais, très vite, on constate que les apparences de cette vie de bohème nous ont leurrés. Un mystère, des problèmes, qui seront rapidement explicités par la télévision de l’amie au grand cœur (Éliane), jettent le père et ses fils sur les routes. Contre-pied du titre ? La belle vie n’est pas non plus cette existence de fuyards, de « reclus extérieurs » traqués par la police, que l’on voit ensuite se réfugier sur une île de la Loire. Est-ce plutôt cette vie émancipée dont rêvent les deux adolescents, cette vie brandie par Pierre qui, depuis qu’il travaille seul à Orléans, se targue d’avoir « [s]es horaires », « [s]on salaire », « [s]a piaule » ? En un mot, « la belle vie », selon l’expression ironique que lui oppose son frère Sylvain, partagé entre amertume et envie.
La vie d’après donc ? Celle que pourra mener Sylvain quand il sera parvenu (comme son aîné) à rompre les liens qui l’attachent à son père. Une vie autonome, affranchie de la loi paternelle, mais aussi, dans son cas, libérée des contraintes de la cavale. Car s’il aspire à une émancipation parfaitement légitime, l’adolescent est aussi désireux de normalité, d’habitudes rassurantes, d’une existence à visage découvert.
Cette « belle vie », qui, par son désir de conformité, apparaîtra comme un idéal de piètre envergure, voire un paradoxe, à nombre d’adolescents avides de rupture avec le modèle parental, est aux yeux de Sylvain comme un juste retour à l’ordre des choses. C’est pour lui l’apaisement de la sédentarité contre les aléas du nomadisme, les difficultés du quotidien, l’angoisse de la traque, l’anonymat des planques, la peur de la police et de l’incarcération du père, synonyme de rupture et de retour (non consenti) à la mère.

Le père et le piège

La dramaturgie linéaire de La Belle Vie se partage en deux grandes parties : avant et après la rencontre de Gilda. D’abord resserrée sur la fratrie, souvent sombre (beaucoup de scènes de nuit) au point d’obliger l’œil du spectateur à fouiller l’écran pour s’y retrouver, mouvementée sinon violente, la première moitié du film s’intéresse aux faits et au mode de vie précaire choisi (et imposé) par le père. Sans guère chercher à questionner les motifs premiers de son action (qui apparaît vite comme un prétexte à l’intrigue), elle dresse le portrait d’un homme aimant, « responsable » et fier de ses enfants, avec qui il entretient une relation complice. Elle en souligne la bonté, la morale, l’opiniâtreté à éduquer ses fils (en dépit des nombreux manques) et les efforts à se dérober aux obstacles d’une vie qu’il sacrifie par amour pour eux.
La clandestinité est moteur de l’intrigue, de la course en avant à laquelle sont poussés les protagonistes. Leur trajectoire sinueuse, qui repose sur le principe du road-movie, passe par les figures obligées de la fuite : dénonciation (dans le village des Pyrénées), traque (les gendarmes), relais (Éliane), planques, etc. L’aventure promise par l’esthétique de la liberté empruntée au cinéma américain est combattue par le motif du piège et de l’enfermement. En effet, si les grands et beaux espaces traversés par les personnages évoquent la conquête et l’évasion, l’intrigue confine au repli sur soi, à la soustraction au monde. Il n’est ici jamais question que de s’évader à l’approche des autres (ou de s’en tenir écarté) pour préserver une liberté précaire ou illusoire. Si bien que la cavale sous-tend un autre désir de fuite, celui des adolescents désireux de sortir de la claustration à laquelle les oblige leur père et de l’isolement auquel les soumet leur fuite.

L’entrée dans l’âge adulte

L’entrée en scène de Gilda amorce la seconde étape du récit. Sa rencontre inattendue, mais espérée, ouvre l’espoir d’une vie renouvelée. Débute alors pour Sylvain une nouvelle période d’apprentissage sentimentale, sociale, sexuelle. Leur premier face à face signe l’acte de naissance du jeune homme à laquelle assistent les éléments. La riante nature encadre la scène de sa présence propice et fait d’elle une gracieuse épiphanie des sens. Désormais, la lumière sera plus éclatante, la palette des couleurs plus vive, la tension dramatique mue par les sentiments amoureux.
Gilda, qui pêche dans un bras de la Loire, prend le garçon au piège de sa nudité. Laquelle, naguère ludique avec son frère (puis embarrassante avec le père), devient ici objet de honte. Le regard de la fille érotise le corps et annonce les affres du passage à l’âge adulte. Un passage (inscrit déjà dans la mort du petit chien attaché au monde de l’enfance) d’autant plus douloureux que Gilda, plus âgée, possède les codes et affiche une « décomplexion » (physique et verbale) qui déroute le garçon.
Dès lors, Sylvain doit faire l’épreuve du corps, du sexe, du monde. S’ouvrir aux autres et choisir entre eux et son père. Et répondre à d’épineuses interrogations qui mettent son avenir en question. Peut-il en effet continuer à être ce qu’il a été sans renoncer à ce qu’il veut devenir ? Le mensonge et l’imposture de la cavale ne constituent-ils pas des obstacles à son désir d’amour et d’identité ? Ne doit-il pas renoncer à vivre avec son père pour exister, « tuer » ce dernier pour ne pas être « dévoré » par lui ?
Dans La Belle Vie , les enfants sont des mères pour les pères. Symbolique de l’inversion progressive des rôles entre Sylvain et son père, le garçon doit soigner son père malade, le laver et l’apaiser lors de leur séparation vécue comme une déchirure par le père (cf. supra « Zoom »). De son côté, Gilda, qui affiche une grande maturité, se voit contrainte de surveiller, de « materner » son père alcoolique (qui boit en cachette).
À l’opposé de la défaillance des pères, les femmes sont le dernier rempart avant écroulement. Mieux armées (par la force des choses), elles font figure de « super-mères ». Elles sont un soutien (Éliane), un repère (Gilda), un refuge ou un horizon à atteindre (Sylvain et sa mère absente et finalement trouvée).

Extrait du dossier pédagogique du réseau Canopé

Outils

Dossier pédagogique du réseau Canopé :
www.eduscol.education.fr/pjrl/films/pjrl-2014/canope-2013-2014/la-belle-vie

Dossier de presse sur le site du distributeur :
www.chrysalis-films.com/labellevie.html

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