Ascensions de Werner Herzog (Les)

Allemagne, France (1977-1985)

Genre : Documentaire

Écriture cinématographique : Documentaire

Collège au cinéma 2018-2019

Synopsis

Les Ascensions est un programme de deux moyens-métrages réalisés par Werner Herzog mettant chaque fois en scène des personnes face aux puissances de la nature.

La Soufrière (1976) : Herzog se rend sur l’île de la Guadeloupe alors que le volcan de La Soufrière, toujours en activité, menace d’entrer en éruption et de détruire une partie de l’île. Le cinéaste ne veut pas filmer la fureur du volcan mais partir à la rencontre d’une poignée d’habitants qui ont refusé de quitter la Basse-Terre. Herzog veut comprendre pourquoi ils refusent d’être évacués au risque de leur vie.

Gasherbrum (1985) : Reinhold Messner est une légende de l’alpinisme. En juin 1984, Herzog le suit alors, qu’avec son acolyte Hans Kammerlander, il se lance dans un nouveau pari : faire l’ascension en une seule expédition de deux des sommets de la chaîne Gasherbrum, situés respectivement à 8068 et 8035 mètres. Messner a déjà fait ces deux ascensions mais les enchaîner ainsi sans retour au camp de base est un exploit inédit…

Autour du film

Dans ces deux documentaires, Werner Herzog met en scène la figure du héros, de l’homme face à la nature et interroge par ce biais l’âme humaine. A l’exemple des super-héros des films contemporains, les personnages de Werner Herzog défient l’entendement par leur courage et leur détermination. Dans chacun des deux documentaires, le réalisateur dresse un portrait minutieux des lieux qu’il visite pour mieux nous faire sentir le danger ensuite.

Par ce programme, on peut aisément aborder des thèmes liés à la position du réalisateur dans le documentaire, sa présence comme ses interventions. C’est aussi l’occasion de se poser des questions sur la figure du héros, qu’il soit fictif, héroïque, sportif et de ce que cela renvoie aux adolescents. Les lieux sont de même d’une importance capitale, que ce soit La Guadeloupe et sa ville abandonnée dans La Soufrière ou les hauts sommets enneigés de la chaîne Gasherbrum.

À la fois épiques, remplis de suspens et touchants, les documentaires de Werner Herzog cherchent à sonder l’âme humaine et son rapport au monde. Ils sont un trait unique entre fiction et documentaire, mensonges et vérités et c’est pour cela qu’ils continuent de fasciner.

Pistes de travail

Deux montagnes minées
Les Ascensions de Werner Herzog par Hervé Aubron *

Quadrillant bien des territoires, la filmographie de Werner Herzog peut s’apparenter à un atlas : en son milieu, s’élèvent des montagnes, qui donnent littéralement leur nom à deux de ses documentaires, La Soufrière et Gasherbrum (La Montagne lumineuse). D’un côté, le volcan guadeloupéen, de l’autre, un groupe de sommets himalayens au Pakistan. Dans les deux cas, il s’agit de faire le récit d’une expédition : celle, improvisée, du cinéaste lui-même et de deux opérateurs sur les contreforts de la Soufrière, en 1976, alors que le volcan menace de violemment exploser, celle de l’alpiniste Reinhold Messner qui, en 1984, s’apprête à gravir, avec son acolyte Hans Kammerlander, sans escale au camp de base et sans oxygène, les monts Gasherbrum I et II.

On ne s’étonnera pas de voir surgir des cimes chez un cinéaste qui a passé sa jeunesse dans les montagnes bavaroises et y pratiqua fort sérieusement le saut à ski (passion qui nourrit son troisième grand film montagnard, La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, en 1974). Un cinéaste, surtout, dont on a pu parfois moquer, sinon attaquer, la propension à se mettre en scène comme un aventurier casse-cou, prompt, tel les personnages d’Aguirre ou de Fitzcarraldo, à défier des immensités de tous ordres, à se laisser enivrer par les mythologies de l’exploit et de la démesure. Le mise en scène de son intrépidité, aux confins de la mégalomanie, finit par importuner le Surmoi de l’Allemagne fédérale, tout occupée à conjurer les démons du passé, et veillant à installer un cordon sanitaire autour des foyers d’exaltation trop démonstrative. On assimile Herzog à une résurgence de la fureur wagnérienne, une volonté de puissance inconvenante – éventuellement d’autant plus lorsqu’il sollicite, comme ici, la figure de la montagne, si chargée outre-Rhin (des rêves de grandeur romantiques aux films d’alpinisme kitsch perdurant sous le IIIe Reich). Au tournant des années 1970 et 1980, certains n’hésiteront pas à mettre en cause de possibles pulsions « fascistoïdes » dans le cinéma de Herzog. Ce procès disproportionné a depuis eu le temps de décanter ; a posteriori dérisoire, il l’est particulièrement à l’épreuve de ces deux films-ci, qui encadrent un col escarpé dans la carrière de Herzog. Au moment de La Soufrière, en 1976, Herzog est l’auteur acclamé d’ Aguirre, la colère de Dieu (1972) et de L’Énigme de Kaspar Hauser (1974). Lorsqu’il se retrouve, huit ans plus tard, au pied du Gasherbrum, Herzog sort à peine de l’épreuve qu’a représentée Fitzcarraldo (1982), dont le point d’orgue consistait précisément à faire gravir puis descendre une montagne à un bateau : le tournage en Amazonie a été cauchemardesque et le film, lui-même assimilé à une grosse machine colonialiste, a été mal reçu – même s’il demeurera hyperactif, Herzog s’engage alors dans un purgatoire critique et public d’une vingtaine d’années.

Les versants de La Soufrière et Gasherbrum sont à double tranchant – ce sont des histoires de hauts et de bas. Au premier abord odes à la bravoure, sinon à l’héroïsme, les deux films savent mesurer leur enthousiasme, désamorcent ou même moquent secrètement leur objet a priori édifiant. L’ascension est en effet dans les deux cas enrayée, et les cimes restent pour l’essentiel hors champ. Dans le premier film, l’escouade intrépide, tenue à distance par des exhalaisons empoisonnées, n’atteindra pas le cratère du volcan. Dans Gasherbrum, l’ivresse des sommets est déléguée à Messner et à Kammerlander : Herzog, restant au camp de base, les filme s’éloignant et insère de fugaces vues de leur exploit, enregistrées par les alpinistes eux-mêmes.

Qui plus est, les deux films minent en sous-main la figure de l’aventurier : elle peut certes impressionner, mais aussi se révéler tour à tour comique, dérisoire, pontifiante ou narcissique. Dans La Soufrière, Herzog se met en scène en trompe-la-mort, mais c’est déjà avec cette sourde autodérision, ce comique atonal qui restera longtemps chez lui sous-estimé – et qui éclatera au grand jour lorsqu’il acceptera d’interpréter un baroudeur d’opérette dans la comédie Incident au Loch Ness (Zak Penn, 2004). La solennité presque parodique de la voix off (à l’image du sous-titre : En attendant l’inévitable catastrophe), dite par le cinéaste lui-même, ne rend que plus flagrant l’échec des reporters ne pouvant atteindre le but de leur équipée – sans compter la chute proprement comique du film, lorsqu’on apprend qu’on attend toujours « l’inévitable catastrophe ». Le décorum de la prise de risque et de l’expédition est de fait ramené à une vaine gesticulation, pourquoi pas burlesque, comparé à la dense inertie environnante : celle d’une ville fantôme (Basse-Terre totalement évacuée) s’apparentant à un décor « de science-fiction » où l’existence même du genre humain, héroïque ou non, est tout bonnement mise entre parenthèses, où ne demeurent que quelques bêtes indifférentes à la quête des explorateurs enfiévrés. Leurs allées et venues buteront finalement sur plus fort qu’eux : l’admirable immobilité de quelques habitants ayant décidé de ne pas suivre l’avis d’évacuation et qui, rivés à un no man’s land, attendent en paix la catastrophe.

Dans Gasherbrum, Herzog ne cache pas qu’il voit dans l’alpiniste Reinhold Messner un possible alter ego – les deux hommes en viennent à échanger des congratulations feutrées sur leur goût commun pour le voyage et le déplacement perpétuel. Curieusement, le portrait n’apparaît pas si gratifiant : et si c’est un autoportrait fantasmé, il est comme inquiet ou rebuté. Déroulant onctueusement un discours très rodé, Messner peut se révéler confusément antipathique, calculateur ou froidement pragmatique (par exemple lorsqu’il ne considère pas son compagnon de cordée comme un « ami »), un brin colonialiste (tour à tour distant ou paternaliste avec ses porteurs pakistanais), et surtout égocentrique. Ce que scelle le format carré et des cadres souvent serrés, focalisés sur Messner, qui ne renâcle pas à poser pour la caméra, sur le mode d’un désuet diaporama : la montagne reste souvent hors champ, supplantée par celui qui s’honore de la vaincre et la contemple finalement peu, enfermé dans son orgueil et ses fantasmes – voire ses tourments, lorsqu’il est filmé dans l’exiguïté de sa tente, comme prisonnier à ciel ouvert (plan fort semblable à la mémorable tempête sous une tente de Grizzly Man, autre portrait d’un aventurier aveuglé dans lequel Herzog craint de se reconnaître, et grâce auquel il reviendra sur le devant de la scène en 2005). Entre franchise et fausse humilité, Messner assène que son activité est un signe de « dégénérescence » de la civilisation, en ceci que ses exploits – comme la création artistique selon lui – constituent un luxe sans usage, inenvisageable puis quasi scandaleux pour les hommes qui doivent quotidiennement parer à leur subsistance. Il n’est pas impossible que Herzog soit d’accord, lui qui renâcle toujours à se dire artiste. L’ivresse et la lucidité, l’emphase et l’ironie, l’ascension et le coup d’arrêt sont ici, comme toujours, liés dans une même cordée.

Hervé Aubron
* Rédacteur en chef adjoint du Magazine littéraire et critique de cinéma

Commentaires