CHAHINE Youssef

acteur, producteur, réalisateur, scénariste

Biographie

(1926-2008)

A l’instar de Satyajit Ray pour l’Inde, Youssef Chahine est, pour l’Occident en général et pour la France en particulier (les liens y sont d’autant plus forts que son épouse est française), la figure tutélaire d’un cinéma égyptien qu’il incarne, presque, à  lui tout seul : le prix du Cinquantième anniversaire du Festival de Cannes qu’on lui a décerné en 1997 pour l’ensemble de son oeuvre prouve de quelle aura artistique, autant que symbolique, bénéficie le cinéaste au sein de la communauté cinématographique mondiale.

Son parcours est marqué par un multiculturalisme dont on oublie parfois qu’il a marqué certains pays arabes : né en 1926 dans une Alexandrie, vue comme le terreau de l’amitié entre communautés juives, musulmanes et chrétiennes, d’un père avocat de descendance libanaise, catholique, son enseignement chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, le Victoria College, puis l’Université sont moins marquants (bien qu’il y ait été studieux) que la bourse d’études qu’il décroche en 1946 pour aller étudier à  la Pasadena Pay House, école d’art dramatique située près de Los Angeles où, durant deux ans, il peut perfectionner ce qui est, alors, son centre d’intérêt autant que son métier : comédien. On se pla’eet régulièrement à  rappeler ce détail d’une biographie marquée par les déplacements géographiques pour expliquer combien les films de Chahine sont marqués par le cinéma américain, dans la rigueur de son montage ou l’efficacité de sa conduite narrative.

Le résultat le plus palpable de son séjour au pays de John Ford est qu’à  son retour, en 1948, l’activité de cinéaste devient, plus que celle d’acteur, son principal souhait : travaillant avec Gianni Vernuccio, documentariste Italien né en Egypte qui marque, suivant certains (Sadoul dans son Histoire du cinéma mondial), l’influence du néoréalisme au pays de l' » Hollywood du Moyen-Orient  » (c’est ainsi que l’on désigne le Caire, que ses quatre studios et la concentration, en son sein, d’une production centrée essentiellement sur les comédies et les mélodrames, de préférence étayés de numéros musicaux, esquissent capitale artistique), il parvient, en 1950, grâce à  l’appui d’Alvise Orfanilli, chef-opérateur mythique du cinéma égyptien, à  réaliser son premier film, Papa Amine. Suivront une dizaine de films partagés entre les canons ordinaires égyptiens et, déjà , quelques singulières réussites (Ciel d’enfer qui voit les débuts d’Omar Sharif et se termine par une hitchcockienne poursuite dans les ruines du temple de Karnak), début de carrière culminant dans Gare centrale qui, en 1958, malgré les violentes réactions qu’il suscite quant à  sa crudité dans la peinture d’une sexualité problématique, le consacre cinéaste majeur. Dès lors, ses relations avec le régime politique de Nasser seront marqués par un rapport d’amour-haine assez durable, le contrôle étatique du cinéma mené par le nouveau pouvoir égyptien depuis 1956 (notamment par la nationalisation des studios et la recherche de la qualité artistique censément motivée par la création d’organismes à  subventions et à  prix (l’Organisme général du cinéma égyptien officiellement né en 1961 et faisant suite à  l’Organisme de consolidation du cinéma, permettant également l’éclosion d’une prestigieuse école, l’Institut supérieur du cinéma) étant envisagé, certes, comme un bien (notamment par la possibilité de soutien dans des productions au sujet difficile), mais aussi comme une entrave, Chahine ne se reconnaissant pas toujours dans la volonté nationaliste d’un dirigeant pour qui, par ailleurs, il nourrit beaucoup d’estime ( » Nasser, [’85] je [le] regardais comme un grand frère avec la fierté de me trouver à  son côté. Arriva le moment où je me suis trouvé opposé à  ce qu’il faisait : Nasser voulait libérer le pays de la tutelle de l’étranger mais il s’y prenait comme un pied. Que faut-il penser de son programme de nationalisation qui a provoqué la fuite des étrangers, en particulier ceux d’Alexandrie ? Cela m’a touché personnellement car il s’agissait à  80 % de mes copains grecs, italiens, arméniens, français. Ce mélange d’origines était magnifique. Il n’y avait aucune raison de les faire fuir, mais ce fut la conséquence de la nationalisation brutale de pans entiers de l’économie. De leur côté, mes amis alexandrins ont eu plus peur que nécessaire en l’chant leurs biens et en quittant l’Egypte. Il n’y a jamais eu de pogroms, personne n’a été maltraité. Ce qui n’a pas empêché cette peur idiote provenant d’une mentalité immature. Ces départs ont correspondu pour moi à  une rupture de la structure familiale car ces copains, c’était ma famille. Et tout d’un coup, résultat de cette politique, chacun a disparu de son côté. La nationalisation du canal était un droit, mais la manière dont l’affaire fut conduite en a fait une catastrophe pour le multiculturalisme de l’Egypte (lu dans l’entretien avec Renouard sur vacarme,. De ce fait, l’exil volontaire au Liban de 1961 de Chahine (où il se lie avec l’écrivain Abderrahmane Sherkawi (Jamila l’algérienne) peut être vu comme la première étape d’une politique de refus d’un Pouvoir, servi par ailleurs avec un énergie lyrique dans des films comme Saladin (il ne faut pas oublier que Chahine est un fervent adepte du régime des officiers Libres et du renversement de la monarchie qu’il a provoqué) qui s’exprime dans l’affaire d’Un jour, le Nil, film de commande égypto-syrien sur la construction du barrage d’Assoudan par l’accord entre les soviétiques et Nasser, que le gouvernement refuse de voir sur les écrans en 1968 et qui, après l’établissement d’une version reniée par l’auteur en 1972, sortira intégralement en 1999 (après un travail de restauration de la Cinémathèque Française).

Le changement d’orientation politique provoquée par l’arrivée de Sadate, et sa volonté d’ouverture aux lois du marché entra’eenant la dissolution des organismes étatiques et le retour aux studios privés, ne sera pas une meilleure chose pour Chahine qui s’organise en montant une société de production avec l’Algérie (la première coproduction sera Le moineau) et fait même un petit séjour en prison en 1984, suite à  une cabale confuse qui le mène à  poursuivre son oeuvre avec l’aide financière du Ministre de la culture française (Lang, à  l’époque) pour Adieu, Bonaparte (avec Chéreau et Piccoli). Néanmoins, les plus gros soucis de Chahine sont liés à  la censure de son pays et, particulièrement au renouveau d’un intégrisme islamique qu’il combat violemment (et pas simplement dans ses films puisque son franc-parler et son apologie du plaisir sont connus de tous) : le procès que lui font les islamistes au moment de la sortie de L’émigré et auquel répond Le destin, en 1997 (prenant pour héros Averroès, le philosophe islamique en le représentant porte-flambeau de la tolérance), est un exemple de ces problèmes qu’il faut relativiser : Chahine est effectivement un monument canonisé en France comme chez lui ce qui le met à  l »ri des véritables dangers de la répression ( » Avec les censeurs, rien n’est jamais clair et net. Ce sont des fonctionnaires mais qui sont-ils ? Des cons. Je le sais parce que l’actuel responsable de la censure fut l’un de mes élèves… pas le plus brillant mais celui qui a terminé ses études en Union Soviétique et ces études signifiaient surtout espionner ses collègues cinéastes égyptiens qui se trouvaient avec lui à  l’Institut du cinéma de Moscou. L’atmosphère générale est malsaine : soit on bouffe de la merde, soit on vit dans la peur d’être confronté à  des choses dont on ne sait pas ce qu’elles sont, automatiquement plus effrayantes. Parce qu’on fantasme sur tout ce que le régime peut faire. Il y a des gens qui vous parlent de torture. Je ne crois pas vraiment qu’ils tortureraient un cinéaste, même s’il faisait de la politique. Ils gardent plutôt cela pour leurs prisonniers préférés’85 (Ibidem)). Pour autant, il ne faut pas négliger le pouvoir de rébellion d’un cinéaste de près de 80 ans qui raille les médailles ( » Et cette pression existe encore aujourd’hui, même si par deux fois, j’ai reçu le Grand Prix de l’Etat… D »ord on ne donne pas deux fois la même médaille ! Qu’est-ce que j’en fais ? Une sur la poitrine et l’autre sur le cul ?  » (ibid.)) et continue de poursuivre une oeuvre foisonnante. L’obsession du désir qui s’enracine dans un cinéma du corps et de l’excès(voir son superbe mélodrame Le sixième jour avec l’immense Dalida) est, sans doute, le reproche principal que l’on a toujours fait à  Chahine qui, dénonçant l’hermétisme des cultures, réalise des films sur le plaisir de créer comme antidote à  toutes les formes de pouvoir : acteur et metteur en scène de théâtre (il monte pour la Comédie Française le de Camus en 1992) en sus d’être cinéaste, créateur d’une trilogie autobiographique (Alexandrie, Pourquoi, Alexandrie encore et toujours et Alexandrie-new-York) qui fait date, le réalisateur prouve que le cinéma est aussi un combat humaniste.
Youssef Chaine meurt au Caire le 27 juillet 2008

Filmographie

  • 1950 Papa Amine (Baba Amine)
  • 1951 Le fils du Nil (Ibn el-Nil)
  • 1952 Le grand bouffon (El mouhareg el kebir)
  • 1952 La dame du train (Saydet al kitar)
  • 1953 Femmes sans hommes (Nissae bila regal)
  • 1954 Ciel d'enfer (Seraa fi el-wadi)
  • 1954 Le démon du désert (Chitan el sahara)
  • 1956 Les eaux noires (Serra fi el-mina)
  • 1957 J'ai quitté ton amour (Wadaat hobak)
  • 1957 C'est toi mon amour (Enta habibi)
  • 1958 Djamila l'Algérienne (Gamila el-gazaeria)
  • 1959 A toi pour toujours (Hob ela el-abab)
  • 1960 Entre tes mains (Bein edeik)
  • 1961 L'appel des amants (Nida al ochak)
  • 1961 Un homme dans ma vie (Ragol fi hayati)
  • 1963 Saladin (El-Nasser Salah Eddine)
  • 1964 L'aube d'un jour nouveau (Fagr yom guedid)
  • 1966 Sables d'or (Rimal min dahab)
  • 1968 Ces gens du Nil (Al nass wal Ni)
  • 1969 La terre (El ard)
  • 1970 Le choix (Al ikhtiyar)
  • 1973 Le moineau (El-ousfour)
  • 1976 Le retour de l'enfant prodigue (Awdet el-ibn el-dal)
  • 1978 Alexandrie, pourquoi ? (Iskenderia leih?)
  • 1982 La mémoire (Haddouta misriyya)
  • 1983 Adieu Bonaparte (Al wadaa ya Bonaparte)
  • 1986 Le sixième jour (El-youm el-sades)
  • 1994 L'émigré (Al mohager)
  • 1997 Le destin (Al massir)
  • 1999 L'autre (El Akhar)
  • 2001 Silence on tourne
  • 2002 11' 09 " 01 (un des onze courts réalisés par onze réalisateurs)
  • 2004 Alexandrie New York
  • 2004 La rage au coeur
  • 2007 Chacun son cinéma (épisode : 47 ans après)

    Mise à jour le 30 30 avril 2009
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    Bibliographie

    Youssef Chahine, l'Alexandrin, Bosséno Christian-Marc (dirigé par), Cinémaction n°33, septembre 1985
    (beaucoup d'articles, dont certains sont de fines analyses esthétiques, de l'oeuvre du cinéaste)
    Dossier Youssef Chahine, Bosséno Christian-Marc, La revue du cinéma n°400, décembre 1984
    (dossier assez exemplaire et qui regorge d'indormations)
    Les cinémas africains en 1972, Hennebelle Guy, Cerf, 1972
    (livre très engagé politiquement sur l'émergence des cinémas minoritaires où Chahine trouve sa place dans un contexte politique)
    Spécial Youssef Chahine, revue Les Cahiers du cinéma n°506, mars 1996
    (très bon hors-série en forme de récapitulation).

    Films
    dans le catalogue Images de la culture
    Rencontre avec Youssef Chahine de Christian Argentino
    Hollywood sur Nil de Saïda Boukhemal