BARNET Boris

acteur, réalisateur

Biographie

Réalisateur russe (1902-1965).

Interrogez un porte-parole officiel du cinéma soviétique. L’air pincé, il vous citera avec déférence Eisenstein, Poudovkine ou Dovjenko. Peut-être Vertov. En fait, il s’en fout. En fait, il ne pense rien. Laissez-le. Maintenant, posez la même question à un cinéaste soviétique actuel, un bon de préférence (Iosselliani ou Tarkovski). Un nom a toutes les chances de tinter à vos oreilles Barnet. Dans les histoires du cinéma, on ne peut pas dire que Barnet soit inconnu.  Unanimes, elles vous disent qu’il a réalisé un chef d’œuvre en 1933 (Okraïna) et qu’il est un cinéaste de talent, sensible, doué pour la comédie et même comme disent les Schnitzer « méticuleux et dispersé, triste et plein d’entrain, bouillant d’enthousiasme et vite déprime ». On rêv’c8 au jour où les histoires du cinéma perdront – barnetiennement – la tête et où elles oseront dire simplement cinéaste. Celui qu’on a le plus envie de voir, de revoir et de faire voir aujourd’hui. 

Avant d’entrer chez Koulechov, Barnet a roulé sa bosse : aide-machiniste au théâtre, étudiant aux Beaux-Arts, infirmier sur le front, moniteur sportif et, dans les années vingt, boxeur célèbre à Moscou. Mens très sana in corpore très sano.

Sorti de chez Koulechov, il co-dirige avec Ozep le trépidant serial bolchévique Miss Mend. La jeune fille au carton à chapeau, La Maison de la rue Troubnaïa sont de bien beaux muets et Okraïna, le premier parlant, est suivi en 1936 du sublime Au bord de la mer bleue. Qui n’a pas suivi les aventures d’Allocha et de Youssouf dans une île de la mer Caspienne Barnet, ni le cinéma, ni la mer Caspienne : plus sensuel, plus « à fleur de peau » il n’y a pas.

La carrière de Barnet se poursuit jusqu’en 1963. Il est de bon ton de latrouver décevante. Peut-être. Un film, parfois, était distribué en France (en 1950 Un été prodigieux, en 1958 Le lutteur et leclown) et on re-découvrait régulièrement le talent singulier de Barnet. « Je ne suis pas un homme de théâtre, mais je prends la matière de mes films dans la vie » déclarait Barnet en 1959. Il ne prenait pas de risques. C’est qu’avec lui, on est toujours légèrement en-deçà des grands sujets, des grandes idées, des émotions océaniques.  C’est un cinéaste trop physique, trop éveillé pour tenir très longtemps les contraintes du scénario.

Le cinéma de Barnet est comme un commentaire mineur, intérieur au cinéma soviétique, un point de vue d’en bas, un mélange raffiné de drôlerie et de sensualité, un dégel constant (même quand le scénario, lui, est gelé). Quand le cinéma soviétique innovait, Barnet innovait comme un fou. Okraïna est l’une des plus belles bandes sonores du cinéma et quand ce fut fini, il revint à son métier de raconteur d’histoires et de chasseur d’émotions. Les plus épidermiques sont les plus profondes. Il est aujourd’hui le miroir dans lequel nous pourrions avoir le plus envie de voir re-racontée et retordue l’inusable « grande aventure » du cinéma soviétique.

Serge Daney / Libération 26 juillet 1982

Filmographie

  • 1926 Miss Mend (co-réalisation avec Fédor Ozep)
  • 1927 La Jeune fille au carton à chapeau (Devochka s korobkoj)
  • 1927 Moscou en octobre
  • 1928 La Maison de la rue Troubnaia (Dom na troubnoi Moskva v oktiabre)
  • 1929 Question de vie (c.m.) - le piano (c.m.)
  • 1931 Le Dégel (Liedolom)
  • 1933 Okraïna / Le faubourg
  • 1935 Au bord de la mer bleue (U samogo sinego morja)
  • l939 La Nuit de septembre
  • 1940 Le Vieux jockey
  • 1941 Le Courage
  • 1942 Une tête sans prix / Un personnage exceptionnel
  • 1942 Un brave garçon /Les novgorodiens
  • 1945 Une fois, la nuit
  • 1947 Personne ne le saura (ou L'Exploit d'un agent secret)  (Podvig razvedcika)
  • 1948 Les pages de la vie
  • 1951 Un été prodigieux
  • 1952 Concert des artistes ukrainiens
  • 1955 Liana
  • 1957 Le Lutteur et le clown
  • 1957 Le Poète
  • 1959 Annouchka
  • 1962 Alenka
  • 1963 La Petite gare / La Halte / Le Signal d'alarme